Le Voyage

Charles Baudelaire

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Rêve d’un voyageur. — Au bout de l’horizon brûlé, froid, nu, sans borne,

Dans l’infini effaré comme un vaste cimetière,

Le soleil jetait un dernier éclat sur la mer,

Et des vaisseaux naufragés flottaient comme des cornes.

La terre semblait, là-bas, un royaume de morts,

Blême, et les mornes flots respiraient des parfums amers.

Le vent traversait l’ombre immense et les rameaux;

On eût dit qu’on entendait, au fond de l’horizon,

Un sanglot confus, comme un râle de prisons,

Et comme une vieille chaîne entre deux âges brisée.

Alors, dans le ciel noir, où l’on croyait voir luire

Quelque chose de grand et de mystérieux,

L’immense douleur monta, et fit pleurer mes yeux.

Je vis d’immenses villes où les peuples s’attiraient;

Je vis des mers sans rivage et des forêts sans arbres;

Je vis des usages étranges; et, dans la nuit,

L’homme, pauvre oiseau gris, poursuivant son destin noir,

Allait, cherchait, cherchait sans savoir pourquoi, sans but,

Comme un lézard qui fuit devant un pied qui marche.

Ô, voyage! ô, promenade éternelle et sans fin!

On dirait que la mort-même a pris un goût pour l’errance;

Et même le tombeau, vaste et sombre, ouvre ses bras

Pour recevoir l’âme en fuite, et la berce du vent.

Ah! si la vie est un naufrage, où mènent mes désirs?

Quel est ce phare noir qui s’allume au bout du monde?

Pourquoi, ô mon cœur, pourquoi cherches-tu ces rivages?

Pourquoi veux-tu toucher l’azur qui se dérobe?

L’homme, éperdu, va, toujours poussé par l’ennui;

Le grand luxe de la terre, et la passion des choses,

N’ont jamais rassasié la soif de son orgueil.

Et quand il croit trouver, au terme de ses voyages,

Quelque chose de doux et de semblable à son rêve,

C’est la nuit, c’est la mort, — et le coeur, qui se brise,

Tombe, muet comme une pierre, au hasard des tombes.