Il y a des choses auxquelles on s’habitue, et des choses auxquelles on ne s’habitue pas. On s’habitue à la douleur, à la peine, à la misère, à la solitude, à la vie, parce que ce sont elles qui demandent une habitude ; mais on ne s’habitue pas au crime. Le crime a besoin d’une contestation permanente, d’un antagoniste infatigable ; il cherche toujours une victime nouvelle. Le crime n’est jamais satisfait ; il veut encore, et, s’il a tout, il se rend maître de la douleur même. Les effets du crime sont inépuisables.
Jean Valjean, par son passé, par son caractère, et par ce qu’on peut appeler sa destinée morale, avait derrière lui une suite d’événements qui le faisaient paraître, aux yeux de la Providence comme aux yeux des hommes, dans cette perspective d’effroi qu’on appelle fatalité. Ce n’était pas seulement d’avoir été condamné au bagne ; c’était d’avoir été brisé dans sa jeunesse, d’avoir été entaillé par la société, d’avoir été marqué à jamais, et de traîner cette marque comme un supplice. Il eut la bravoure de résister à tout cela, et la fierté d’en sortir vivant.
Après la libération, il prit un nom d’emprunt, et, à l’aide d’un petit commerce, il voulut commencer une nouvelle vie. Il était pauvre, il était blessé, il avait l’âme en briques, comme on dit ; mais cette douleur même, il la portait cachée. Sa pensée était une forge où se travaillaient sans cesse des résolutions solides. Il disait : « Il faut être bon. » Ainsi commença la lutte de Jean Valjean contre lui-même et contre la société.
Il était de grande taille, fort, blond, petites moustaches, cheveux assez longs, ébauche de barbe. Un homme qui n’avait pas l’air d’un coupable, un homme qui donnait la première impression de la force et de la droiture. Son regard était calme plutôt que sombre, mais d’un calme où il y avait quelque chose d’irréductible ; on sentait qu’il avait souffert et qu’il saurait souffrir encore si nécessaire. Il n’avait pas l’air d’un bandit ; il avait l’air d’un ouvrier qui a pris une mauvaise route, d’un artisan qui s’est laissé emporter.
Il avait une physionomie d’effort et de résistance. Il n’était point vilain, il était rude ; la rudesse n’est point toujours le signe du mal. Sa figure était plissée comme une terre qui a pris des pluies, et cependant elle n’était pas mauvaise ; on y lisait la bonne volonté et la sévérité. Tout en lui inspirait la confiance pour le travail et la crainte pour la fraude.
Il y avait en lui un orgueil robuste et une conscience tenace. Il n’acceptait pas l’humiliation ; mais il acceptait la pénitence. Il ne se soumettait pas par faiblesse ; il se soumettait par noblesse. Sa volonté se reformait sans cesse. Il avait pris le serment de la vertu comme d’un bouclier. Ce serment était décrochu à l’arrière de sa conscience ; il l’exhibait aux heures où il fallait résister.
On le voyait travailler avec une ardeur contenue, comme un homme qui veut racheter le temps perdu. Son effort n’était pas d’apparat ; c’était une volonté qui se déployait en silence, une persévérance sans tapage. Il gardait ses souffrances pour lui-même, et son courage pour les besoins des autres, car il y avait dans son cœur quelque chose qui ne voulait point se réduire à la seule pensée de soi.
Pourtant il fut repris, comme beaucoup d’autres, par la persécution sociale. L’opinion publique est souvent inepte et cruelle. Quand il voulut se montrer au monde, on lui ferma la porte. Les papiers, les certificats, les passes, tout ce qu’exige la ville moderne lui manquaient. Ils lui dirent : « Tu as été détenu ; tu es entaché. » Ainsi la société, qui se prétend charitable, l’excluait pour son passé. Il chercha refuge dans l’ombre, et la misère le guettait.
Mais il y eut un événement qui changea radicalement sa vie. Un acte de bonté inattendu vint percer la cuirasse de la fortune. Cet acte lui donna la preuve qu’il était encore possible d’être aimé, et que la bonté humaine n’était pas entièrement morte. À partir de ce moment, Jean Valjean entra dans une lutte nouvelle : il voulut devenir entièrement bon, non seulement par nécessité, mais comme une récompense de l’amour reçu.