C’était dans une plaine. Le terrain était couvert de pièces d’artillerie, d’hommes, de chevaux, de tout ce que l’on peut imaginer de misère et d’horreur dans l’instant même où la victoire est acquise. On eût dit que la terre, après avoir vomi tant d’hommes, avait maintenant vomi aussi tant d’armes. Des boulets, des sabres, des fusils, des éperons, des casques, des boulets creux et des boulets pleins, des affreuses épaves, tout cela entassé, brisé, épars, — c’étaient des lambeaux humains, des lambeaux d’armes, des lambeaux de chevaux mêlés ensemble, comme si une tempête eût passé par-dessus une armée.
Je me souvenais d’un grand bruit confus, d’un fracas, d’un grondement, d’un choc, d’un morne coin de feu et de sang; puis je croyais m’être endormi, et je rouvris les yeux. Le jour commençait. On voyait autour de moi des hommes étendus, couchés, tordus, frappés d’immobilité. Quelques-uns avaient la face contre terre, d’autres la face contre le ciel; ceux-ci avaient des bouches ouvertes, ceux-là des bouches serrées; on distinguait des bras plus ou moins allongés, des mains plus ou moins crispées. Les uns étaient morts; les autres semblaient dormir; d’autres enfin gémissaient insensiblement, et tantôt criaient, tantôt avaient des râles.
Je me levai péniblement; mes forces me revenaient peu à peu. Le sol était jonché de tout ce que la guerre produit de plus sinistre. J’avançai. À mesure que je marchais, j’apercevais des détails qui me frappèrent au cœur. Un officier, la tête renversée en arrière, avait l’œil fixé et les lèvres bleues; près de lui un tambour battait encore. Plus loin, un cheval attaché à un canon, couvert de sang, gisait; sa bouche était ouverte et semblait appeler. Des petits êtres, des enfants, cherchaient dans les poches des morts; des blessés rampants, sans force, allaient, se traînaient, tendaient la main, mais retombaient à chaque pas.
Le spectacle était affreux, non pas par les grandes lignes d’horreur que l’imagination peint aisément, mais par les petits détails qui frappent l’âme. On voyait des soldats morts serrant encore leurs fusils, comme si la mort ne les avait point séparés de leur arme; on voyait des blessés qui, malgré leur stupeur, essayaient de se relever, et retombaient comme des enfants; on voyait des femmes, des paysannes pliées sur des blessés, pleurant et raccommodant des haillons; on voyait des chiens errants, puis des corbeaux. Le ciel était clair; il semblait indifférent à cette déplorable scène.
Je trouvai bientôt des survivants qui demandaient à boire. L’eau manquait; les canons avaient tout avalé; les sources étaient écrasées; quelquefois on trouvait une cruche renversée, une gourde défoncée. Les blessés jetaient la tête en arrière et disaient des paroles confuses; quelques-uns appelaient leur mère, d’autres leur femme; des voix confuses se mêlaient, des noms se perdaient dans le bruit des roues et dans le frémissement du vent. On entendait aussi des chansons interrompues, des paroles de soldats qui revenaient, à travers la douleur, comme un écho de vie.
Près d’un amas de cadavres j’aperçus un homme mourant qui me regarda avec une sorte de reconnaissance; je l’approchai. Il avait une blessure à la poitrine. Il me parla lentement, en soupirant: "Mon Dieu! j’ai froid." Je lui donnai un peu d’eau et je restai auprès de lui. Il me fit un signe de la main, ferma les yeux, ouvrit la bouche, et poussa un dernier soupir. Son visage s’assombrit; la vie s’éteignit. Je ne pus retenir une larme. Ce qui m’étonna, ce fut l’implacable résignation que j’y remarquai; cette résignation ai je ne sais quel orgueil dans la mort.
Je continuai ma route. Chaque pas me montrait un nouveau tableau. Un groupe d’hommes formait une espèce de petit foyer; ils cherchaient à donner du courage aux blessés en leur couvrant le visage et en leur parlant doucement. Des chirurgiens improvisés, armés de peu d’outils, opéraient à la hâte dans la boue, sans lumière, sans un morceau d’étoffe pour garrot; ils coupaient, bandaient, cousaient, avec les mains qui tremblaient. On entendait des jurons, des psaumes, des prières; tout était confondu: l’humanité et l’horreur, la charité et le carnage.
Au loin, les ambulances ramassaient, tâchaient, remplissaient leurs charrettes; mais les charrettes étaient pleines et la misère restait. Les routes étaient encombrées de blessés qu’on avait placés tant bien que mal; plusieurs restaient sur la route, attendant. Le soleil montait; il tombait sur ces blessures comme une flamme. On eût dit que la nature, encore belle, n’avait pas honte de se mêler à cette scène déchirante; les fleurs aux fossés semblaient pleurer, leurs tiges courbées comme des pâles têtes.
Je passai près d’un officier français qui était blême, calme et qui tenait encore son sabre. Il me regarda, et je vis dans son œil la pensée d’un foyer, d’un esprit simple et grand. "Nous avons bien combattu, dit-il faiblement; dites à ma femme que je suis mort courageusement." Il étendit la main avec effort et fit un signe comme pour bénir. J’avais à remercier le sort, car il y avait autour de moi tant de victimes qui criaient, et ces paroles m’atteignirent par leur noble simplicité.
La journée s’avançait. Des colonnes d’hommes gagnaient l’horizon; les survivants marchaient lentement, en s’appuyant les uns aux autres; ceux qui pouvaient encore soutenir une arme, portaient des blessés. Le champ restait jonché; la poudre s’était infiltrée dans les herbes; l’air avait l’odeur du sang et de la poudre. Je repensais à la bataille: comment tant d’âmes s’étaient réunies pour un même moment de fer et de feu; comment la destinée humaine se jouait sur un champ, et comment, après le tumulte, la solitude, la douleur, l’anéantissement.
Le soleil fut près de toucher l’horizon quand je trouvai enfin un abri, dans une ferme ruineuse. Là, des habitants, avec une bonté naïve et active, donnaient des entremets aux blessés. Ils coupaient du pain, faisaient du bouillon, essayaient de rendre quelque chaleur à ceux qui se mouraient. Une femme, les yeux en pleurs, arrangeait des couvertures; un vieillard récitait un cantique. Ce spectacle de dévouement me redonna un peu d’espérance; on sentait poindre la pitié au milieu du carnage.
Je restai un instant seul, et je pensai à tout ce que j’avais vu. Ces images étaient peintes dans mon âme comme des empreintes que rien ne peut effacer. Les morts étaient là, muets, et les vivants allaient, comme si la vie devait continuer malgré tout. Je respirai profondément, et je me disais: "C’est la loi; c’est la destinée humaine; il faut que cela soit." Puis, je pris mon chemin, avec cette mélancolie grave que laisse toute grande vision de souffrance.