Feuillets d'Hypnos

René Char

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J'ai dit jadis: gardez-vous d'invoquer l'esprit. L'esprit n'existe pas, c'est une invention de la peur. Mais attention, l'angoisse a des oreilles, un odorat de fouilleuse qui, quand elle vous a trouvé, vous tient au cou.

Si tu veux être pur, il faut que tu sois dur. La douceur sans la rigueur est une créance en péril. La vérité, quand elle tombe, casse souvent quelque chose en toi.

La haine est une mine qui fait la route plus droite alors qu'elle tue le voyageur. Tu peux croire être armé d'une seule arme, la dignité, mais la dignité demande des gestes qui ont l'air d'hostilité.

Il faut tailler ses désirs comme on taille une arme: que la lame ne soit pas trop frêle, et que la lame soit droite. Si tu veux travailler pour une idée, sache que l'idée n'a pas de coeur.

Il faut maintenir le feu sous la glace; ne pas croire que l'ordre se passera sans révolte, ni que la révolte se passera sans raison. Le courage est une fournaise qui demande des souffles réguliers.

Nous n'avons pas le droit de choisir l'heure ni le lieu où notre parole sera utile; mais nous avons le devoir de rendre notre parole prête, claire, dépouillée de larmes d'orgueil.

Celui qui marche vers la vérité doit se souvenir que la vérité est une sœur de silence. Cherche-la dans les choses simples: une porte qui Grince, une lampe qui tremble, un pain que l'on rompt.

On n'invite pas la mort à la table où l'on parle de justice; on la sert, la faim la servira, et la parole qui s'élève alors a la consistance d'une arme affûtée.

Il n'y a pas d'action pure. L'action se charge toujours de complicité. Il faut cependant agir comme si l'on avait l'entière responsabilité de ses gestes, sans trop compter sur les résultats.

L'espérance n'est pas une passivité: c'est un chantier. Tant que tu bâtis il y a espérance; mais le chantier demande des outils que l'on rend à la fatigue.