La foire, cette fois, enthousiasma même les plus indifférents. La grande place du marché, entourée de charrettes et de chariots, avait pris l'aspect d'un champ de foire; des banderoles pendaient aux boutiques et, de toutes parts, des gens arrivaient, se bousculant et s'exclamant. Le ciel était serein; un léger vent apportait l'odeur des pommes et du foin. On entendait des sons de cors, des aboiements de chiens, des voix criardes d'enfants; la foule se pressait autour des espaliers où on exposait les bestiaux, et où les prix enrubannés cliquetaient à la lumière.
Charles, installé sur un banc, regardait sans comprendre; il avait l'air d'un homme qui se croit chez lui quand il n'y est pour rien. Emma, vêtue d'une robe neuve, avait pris attitude, présentant son profil comme une personne qui va être vue. Rodolphe était absent; elle eût pourtant voulu qu'il parût, pour en imposer à sa rivale imaginaire. Les regards se portaient sur elle, et elle était flattée; mais sa joie n'était pas tranquille: elle se cherchait dans les yeux des autres et se découvrait, à mesure que les regards s'attardaient, plus petite et plus grande à la fois.
Les discours commencèrent au milieu d'une estrade où des cultivateurs, coiffés de leurs bonnets de velours, prirent la parole pour vanter la qualité du bétail et la fertilité des terres. On parla de la dernière récolte, des semailles, de l'état des routes; chacun donna son avis sur la conduite des animaux, et le ton montait parfois en des querelles de détail. Les prix offerts aux meilleures bêtes firent couler des applaudissements; les femmes applaudirent plus que les hommes, et échangèrent des commérages en se serrant les mains.
Binet, le maire, fit un discours d'une longueur prolixe où il loua la paix publique et la sagesse du gouvernement. Il s'efforça de paraître savant, citant des chiffres et des pourcentages que personne n'avait demandés; il remercia les bienfaiteurs, parla de la moralité campagnarde et des devoirs du citoyen. Son allocution reçut des éloges polis, et quelques rires étouffés; on offrit ensuite du vin aux assistants, et des assiettes de viande furent apportées sur des nappes blanches, ce qui fit courir la bise des appétits.
C'était merveille de voir combien la conversation se portait aisément sur les choses les plus banales. On discutait des engrais, on blâmait la pluie ou le soleil suivant la temperament des récoltes; on échangeait des recettes pour soigner les bêtes et des conseils pour se procurer des semences meilleures. Les jeunes gens, dans les coins, parlaient de danses et d'amours; les vieillards, appuyés sur des bâtons, repassaient les histoires d'autrefois, ramenant tout à des épisodes qu'ils croyaient réputés.
Emma se promenait, tenant son éventail, et paraissait chercher quelque émotion nouvelle qui pût la transporter hors de la monotonie. Elle s'attardait auprès des bancs où l'on vendait des broderies et des mouchoirs, s'arrêtait devant des étals de pommier et regardait des rubans. Les marchands, espérant la convaincre de quelques achats, lui faisaient compliment d'un ton galant; elle écoutait à peine, et ses pensées vagabondaient vers des buts inaccessibles, vers des rêves dont les contours restaient vagues.
L'après-midi s'avança; les prix furent distribués et la foule commença à se dissiper. Les charrettes prirent le chemin du village voisin; les banderoles furent roulées et pendirent tristement aux poteaux. Charles, content d'avoir assisté à une fête, parla de la simplicité des paysans et de la bonté du maire; Emma, au contraire, ressassait des regrets et des désirs qui ne pouvaient être comblés par ces distractions terrestres. Elle rentra chez elle avec une sensation de vide, persuadée qu'au milieu de la joie générale elle n'avait pas trouvé ce qui la cherchait.
La nuit venue, tout rentra dans l'habitude: les lumières s'éteignirent, les conversations s'apaisèrent et le bourdonnement de la fête se perdit dans le silence. Quelques groupes, cependant, restèrent au cabaret pour refaire l'après-midi en paroles; on exagéra les exploits, on inventa des scènes humoristiques, et l'on se coucha plus tard que d'ordinaire. Mais la province, dès le lendemain, reprendrait son cours tranquille, et les liesses populaires resteraient, pour la plupart, de simples souvenirs passagers.