Le Petit Prince — Chapitre XXI

Antoine de Saint-Exupéry

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J'avais à peine quitté le petit prince que j'entendis derrière moi une voix qui disait: «S'il vous plaît... apprivoisez-moi!»

Je me suis retourné. C'était un renard qui me regardait fixement. Rendez-vous compte! Il regardait droit dans mes yeux, sans la moindre crainte. On ne sait jamais très bien à qui l'on a affaire; et puis il avait l'air d'être très sérieux.

Cela me fit rire. Je me disais: «Quel drôle d'animal! On dirait qu'il est un peu fou.» Et j'étais prêt à m'en aller.

Mais il me supplia de rester: «Apprivoisez-moi!» Il répétait très doucement, comme s'il voulait inspirer la confiance. Alors je m'arrêtai, parce que je sentais que c'était important pour lui.

«Qu'est-ce que signifie 'apprivoiser'?» lui demandai-je. «Tu n'es pas d'ici, dit le renard. Que cherches-tu?»

«Je cherche les hommes,» répondit le petit prince. «Qu'est-ce que signifie 'apprivoiser'?»

Le renard reprit: «C'est une chose trop oubliée. Ça signifie 'créer des liens...'»

«Créer des liens?» dit le petit prince. «Bien sûr,' dit le renard. Pour moi, c'est encore une chose indifférente. Pour toi, ce ne l'est pas. Tu es encore semblable à cent mille autres petits princes. On ne peut pas t'apprivoiser, je n'ai pas besoin de toi. Et puis, tu n'as pas besoin de moi non plus. Je ne suis à tes yeux qu'un renard semblable à cent mille autres renards. Mais, si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde...»

Le petit prince réfléchit longtemps. Il disait: «Les fleurs sont faibles. Elles se défendent mal. Elles lancent leurs épines et cela suffit. Mais les renards, eux, ont peur. Ils courent à travers les champs et ils se cachent... Et, lorsqu'on veut les apprivoiser, ils doivent d'abord s'habituer à ce que l'on vienne les voir.»

«Si tu veux un ami, apprivoise-moi,» dit le renard. «Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde...»

Et il ajouta: «On ne connaît que les choses que l'on apprivoise. Les hommes n'ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n'existe point de marchands d'amis, les hommes n'ont plus d'amis.»

Le petit prince dit: «C'est bien triste. Les fleurs sont éphémères. Mais toi, tu dis des choses si sérieuses... apprivoise-moi, je t'en prie.»

Alors le renard dit: «Il faudra, pour commencer, que tu t'assoies un peu loin de moi, dans l'herbe. Je te regarderai du coin de l'œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais chaque jour, tu pourras t'asseoir un peu plus près...»

Et ainsi ils vinrent à s'apprivoiser l'un l'autre. Le petit prince apprit ce que signifie créer des liens, et le renard lui enseigna la valeur du temps passé ensemble. Quand le moment de la séparation arriva, le renard dit: «Je pleurerai.» Et il expliqua: «C'est ta faute. Je te veux tant. Tu es devenu unique au monde pour moi. Mais tu ne peux pas t'empêcher de partir.»

Le renard conclut: «On ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux. C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante.»