Tout ce qui est raisonnable dans la conduite de l’homme, consiste à se conduire selon la règle de probabilité. Ainsi, si l’on veut placer la conduite humaine sous le principe de la raison, il faut que l’on regarde la probabilité comme nous guidant à l’action. Mais la raison n’a que des moyens limités ; dans les grandes questions de la vie humaine, elle est souvent obligée de sonder l’équivoque; et c’est en cela que consiste la maxime du Pari.
Il y a deux sortes d’hommes qui se refusent à croire : les incrédules par raisonnement, et les incrédules par indifférence. Les premiers sont souvent victimes d’une philosophie subtile qui détruit les preuves; les autres sont conduits par le goût et les inclinations. Mais la faiblesse de l’homme nécessite une conduite qui l’oblige à faire des choix, même en présence d’ignorance.
Considérons donc la question de la foi comme un jeu où l’on doit parier. Supposons qu’il y ait un gain infini en croyant et un dommage infini en ne croyant, et que les coûts actuels de la croyance et de l’incrédulité soient limités et finis. Si l’on pèse ces éventualités, il est raisonnable de parier sur Dieu. Car si Dieu existe, le croyant gagne infiniment; si Dieu n’existe pas, le croyant ne perd que fort peu. Ainsi, la vraie grandeur de la mise est dans l’infinité de l’enjeu.
Celui qui croit et vit bien a tout à gagner, si Dieu existe; il perd peu, si Dieu n’existe pas. Celui qui ne croit pas et vit selon ses plaisirs gagne peu, si Dieu n’existe pas; il perd infiniment, si Dieu existe. Par conséquent, l’option rationnelle est de parier sur l’existence de Dieu. C’est pourquoi la raison naturelle, considérant les intérêts éternels, nous commande de nous rendre à la foi.
On objectera que la foi ne se commande point comme une habitude; mais on peut user des moyens qui y conduisent. Les actes extérieurs, la fréquentation des lieux saints, la lecture des saints livres, la prière, tout cela peut, par la grâce et par l’habitude, produire la foi intérieure. Ainsi, le pari n’exige pas un miracle immédiat de conviction, mais l’engagement dans une voie qui rend la foi possible et probable.
Il est possible qu’on réplique que ce pari est une chose basse, et que la foi ne doit pas venir d’un calcul. Mais les soins de l’homme pour son salut peuvent bien commencer par un calcul de probabilité; ce calcul n’ôte rien à la grandeur du bien lorsqu’il est réellement gagné. Mieux vaut commencer par l’intérêt et parvenir à la vertu, que de rester à l’inaction et périr par orgueil.
En outre, la décision de parier sur Dieu a des conséquences morales. Elle oriente les habitudes de l’âme vers le bien, apprend à l’homme la modestie, la prière et la vertu. Si Dieu existe, ces dispositions auront leur plein fruit; si Dieu n’existe pas, elles n’auront causé que des biens limités et honorables dans la vie humaine. Ainsi la mise est encore avantageuse au regard des effets temporels.
Enfin, l’incertitude même parle pour le pari. Puisque l’on ne peut démontrer ni l’existence ni la non-existence de Dieu par des preuves certaines, l’homme, qui se trouve obligé à vivre et à agir, doit choisir. Choisir la foi est le chemin qui, au pire, donne une vie réglée et digne, et, au mieux, procure le bonheur éternel. Voilà l’économie simple du Pari.