Si l'on veut que l'esprit de nos beaux ouvrages passe
Des yeux au coeur, & qu'un écrivain parle aux âmes,
Il faut, pour toucher, qu'on s'entende à leur langue,
Que l'on sache plaire, & qu'on sache instruire aussi :
Que l'on retrouve au fond des coeurs l'amour et la foi,
Que l'on joigne au plaisir l'avantage d'une loi.
Ce n'est pas assez d'avoir de grands sentimens ;
Il faut sentir juste, & parler aux entendemens.
Ainsi, pour toucher, il faut, dans les plus beaux traits,
Un certain art, qui lie & relève nos effets.
Une douce vérité joint à la nouveauté
Fait toujours-prendre; c'est la règle de bonté.
Mais pour qu'on vous entende, ô poëtes sincères,
Cherchez les mots communs aux coeurs des peuples entiers.
Remuez ces grands fonds, ces trésors qui vous hantent,
Mais ne perdez jamais l'art qui mène & qui chante.
Fuyez la fatuité, & l'orgueil du détail ;
N'allez point chercher au loin des images vile le ;
L'art suprême, mes fils, est de plaire à l'instant :
Pour cela, il faut mieux parler peu & sentir beaucoup.
Souvent la pensée est utile & la gamme fausse ;
Souvent la rime a du poids, & le sens en est loose.
Apprenez que, dans l'oeuvre où l'on veut toucher l'esprit,
Le bon sens vaut mieux que l'extravagant esprit.
Il faut, pour bien dire, que l'âme soit présente,
Que la passion gouverne, & que la main sente ;
Mais enfin l'art qu'il faut, c'est l'art du vrai naturel,
Qui joint la forme au fond, la règle au goût fidèle.