Phèdre. Acte I, scène 1

Jean Racine

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Que ne suis-je assez heureuse pour avoir l'âme et le courage de vous dire franchement ce que j'ai appris! Mais ce n'est point de moi qu'il s'agit, et vous ne sauriez entendre une douleur qui m'égare. J'ai cru que vous deviendriez plus froide, et je me trompais; je vous ai vue alterner vos traits, et changer de sentiments avec vos changements d'aspects; enfin je n'ai rien pu juger que par vous voir, et j'ai reçu de vous autant de courroux que d'inepties. Vous voyez comme je parle; je rougis d'être ainsi confuse; mais je dois tout dire.

Ah! nulle part on n'est si malheureux qu'auprès des amis; leur présence même nous accuse, et l'on a peine à cacher la honte qu'ils nous font sentir. Je vous ai surprise à plusieurs moments; je vous ai tenue longtemps à l'écart; je vous ai cherchée en vain; c'est un mal que je ne puis souffrir. Je vous ai aimée, je vous ai chérie, et aujourd'hui je n'ose presque vous parler; tant j'ai peur d'être peinte.

Si je disais ce que j'ai pu apprendre, on me prendrait pour une méchante femme; on me croirait portée à défigurer des choses que je n'ai point vues. Mais vous me forcez à une sincérité que je ne dois point vous refuser; vos regards m'obligent, et ma fidélité m'engage: vous sauriez tout si je me taisais, et vous aurez le choix de me croire.

Ma foi, il faut que je vous le dise; il faut que je vous parle en courageuse: il ne faut point nier ce que l'on sait; le mieux est de tout avouer. J'ai vu, j'ai ouï; et ce que j'ai vu me presse. Il se passe des choses étranges; des choses horribles, que je ne puis nommer sans frissonner; et cependant il faut qu'on sache l'horreur d'une passion qui se déclare, et l'effroi d'un amour que tout couvre.

Je ne sais quel langage employer qui puisse vous persuader; vous êtes faite pour opposer des forces que rien n'atteint. Mais écoutez donc; la vérité n'a point ici d'appui; elle est seule, abandonnée, et vous devez la recevoir comme le plus certain des avis. Tout ce que j'ai entendu n'est que trop fondé; il vous faudra bientôt consentir à croire, et je vous supplie de prévenir votre peine en faisant honneur à votre courage.