PYRRHUS. Oreste, est-ce ici qu'avec Pylade vous venez, Un jour si funeste à l'univers qu'il aime? Par quel heureux travers le Ciel vous ramène-t-il Dans ces lieux pacifiques où je m'étais retiré? Quel autre vainqueur me peut apporter de l'horreur, Que de voir ici celui qui sort des décombres De la Grèce, et qui vient contre moi faire des ombres De ses troupes, et des rois, et de son funeste bras? N'est-ce point, Oreste, un double craindre, Et craindre un ennemi que je vins couronner, Et craindre un ami que je viens renoncer?
ORESTE. Mes malheurs, Pyrrhus, vous en serez ravi. J'avois besoin d'un asile, et d'un chef qui fût mon appui; Les présents des dieux me porta ici; mais ce n'est point un illustre hasard qui me fait voir vos regards. Votre porte fut ouverte à mes malheurs; vous m'avez reçu dans votre monde; j'ai laissé mon malheur à la cour des rois, Et, si j'en viens ici, ce n'est point par désir; C'est que l'espoir du salut me conduit à mon tour, Et que la liberté me fait plus de bien que l'amour.
PYRRHUS. Parlez; quel espoir vous ramène? quel secours proposez-vous? Que voulez-vous? dites, ou craignez-vous? Orestes, quel dessein amenez-vous aux bords du Péloponnèse? Pourquoi ce genre d'alarme et ce vêtement de douleur? Votre front n'était-il pas moins troublé quand vous partîtes de vos rivages? Parlez, je vous rends justice; et si, par mes rigueurs, j'ai pu vous faire du mal, vous serez vengé; et c'est l'amitié qui me force à faire ce serment.
ORESTE. Je viens pour moi seul, et par un dessein de paix; J'ai fui mes amis, et j'ôte loin la guerre; Je venais, ô Pyrrhus, au temple où tu parais, Pour expier mes forfaits, et pleurer sur mes faits. J'avois besoin de pleurs, et d'un plus sûr soutien; J'apportoix des fers que je veux donner aux mains Des dieux, et recevoir l'asile que tu me dois; Mais j'attendais trop d'un coeur auroit sans toi.
PYRRHUS. Cessez, je vous prie, de parler ainsi; Apportez vos soucis, venez mettre ici vos griefs. Que peut un ami pour qui l'amitié est chère? Je veux l'être pour vous, et je veux vous rendre la paix. Si vous craignez quelque chose, dites-le; et dites-moi comment je dois vous défendre. Vous l'avez dit vous-même, Orestes: c'est la paix que vous cherchez; je vous la promets, et je vous donne mon secours.
ORESTE. Oui, je veux la paix; mais il faut la garder; Que l'on oublie mes traits, que la Grèce ait pitié; Il faut vivre caché dans un sort moins brillant, Et ne plus faire aux rois voir mon visage inquiet. La captivité me pèse, et la liberté me lasse; Mais mon âme est lasse encor de sa dure espérance. Que vais-je faire? ô ciel! quel est l'ordre des destins? Si la vie me quitte, je veux mourir plein d'horreur, Plutôt que de voir encor ceux qui sont mes bourreaux.
PYRRHUS. Orestes, la Grèce avait de grands desseins: Des haines, des respects, et des devoirs divers. Nous avons maintenu la paix; mais vos attraits, Vos discours, vos larmes, et vos discours courts, M'ont touché quelquefois. Orestes, mon coeur s'est fait tendre; mais ce n'est point pour nuire au roi ou changer mon office. Je vous donne hardiment mon appui et ma foi, Pourvu que vous viviez d'un sort qui fuit la joie.
ORESTE. Les présents du ciel me rendent un coeur plus faible; Mais la crainte encore et la haine me poussent toujours. O Pyrrhus, si vous me voulez seconder, Ne cherchez point d'honneur que je puisse demander; J'approuve l'oubli, je veux qu'on me pardonne enfin; Mais laissez-moi de la gloire, et laissez-moi la haine, Et ne me donnez point la force de me venger. Mon malheur est tel que je crains encor ma paix, Et que, dans la douceur même, je cherche la guerre.