Le Cid. Acte I, Scène I

Pierre Corneille

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Don Diègue. O mon cher fils, grand Dieu! que vous êtes grand! que vous êtes libre! que vous avez l'âme élevée! que de grandeur et d'empire en si peu d'années! et que vous êtes digne de toutes les destinées auxquelles vous pourriez aspirer! — Rodrigue. Enfin, père, quoi donc? que me dites-vous? — Don Diègue. Je te dis que j'ai grand besoin que vous fassiez aujourd'hui quelque action de valeur; vous êtes à ce point que les plus grands succès ne me surprendraient pas en vous. — Rodrigue. Où voulez-vous en venir? — Don Diègue. À ce que je demande votre appui et votre courage; je veux que, pour l'honneur de la maison, vous alliez demander à un des nôtres la satisfaction qui nous est due. — Rodrigue. Lequel, s'il vous plaît? — Don Diègue. Le comte, qui a offensé notre famille.

Rodrigue. Le comte? lequel, père? — Don Diègue. L'injure est telle qu'on ne peut la souffrir; on me l'a faite d'une manière publique, et c'est pour cela que je veux que vous vous en vengiez. — Rodrigue. Mais comment? à qui dois-je parler? — Don Diègue. Allez seulement demander votre dû; vous êtes jeune, vous avez du feu; ne craignez rien pour l'issue. — Rodrigue. Cela me paraît noble et beau; je ne demande pas mieux que de rendre à la maison son honneur et à vous l'estime qu'on doit avoir de vous. — Don Diègue. Ô ciel! de quelle joie vous remplissez! oui, mon fils, montrez que vous avez du cœur; qu'il n'y ait rien de lâche en notre sang. — Rodrigue. Je vais donc aller; mais, père, permettez-moi que je n'aille point sans honneur et sans dessein, et qu'elle sache que je suis l'auteur d'une telle démarche.

Don Diègue. Tu feras bien. Va, et que ta résolution soit en harmonie avec ta valeur. — Rodrigue. Je le veux; mais je sens mon âme agitée d'un trouble qui m'empêche de parler. — Don Diègue. Tu as de l'amour, et c'est une grande chose; seulement, que ton amour n'entame point ta vigueur: que la flamme qui te porte à chercher l'honneur n'éteigne celle qui t'engage à défendre notre nom. — Rodrigue. Oui, père, je sens toutes ces choses; je sais que je dois tout à vous, à ma maison, et à mon honneur; je veux les servir et les conserver. — Don Diègue. Va donc, mon fils; et que ton courage soit guidé par la prudence, et que ta prudence soit animée par le courage.

Rodrigue. Je m'en vais. — Don Diègue. Et sache que si tu viens à triompher, je demande seulement que tu fasses l'action sans vanité, et que tu ne vantes point ce que tu auras fait; car l'honneur est plus grand quand il est modeste. — Rodrigue. Oui, père, je tâcherai d'être fidèle à vos conseils; je veux qu'on me voie brave, et non orgueilleux. — Don Diègue. Voilà tout ce que je demande; va donc, et que Dieu te conduise. — Rodrigue. Adieu, père; je vais me mettre en marche pour obtenir justice; et dès que j'aurai parlé, je revins vous rendre compte de mes succès.

Don Diègue. Adieu. (Rodrigue sort.) — Don Gomès (arrivant). Que dites-vous, ami? qu'avez-vous? quelle est cette agitation? — Don Diègue. Mon ami, notre maison a été outrageusement blessée; on me refuse la considération qui m'est due; et je demande que l'on me fasse justice. — Don Gomès. Qui a osé vous offenser? — Don Diègue. Le comte, qui s'est permis des paroles qui ont porté injure à notre sang. — Don Gomès. Cela est grave; mais que comptez-vous faire? — Don Diègue. Mon fils va aller demander satisfaction; et j'espère que, par sa valeur, il rétablira notre honneur. — Don Gomès. Dieu veuille que tout réussisse; vous avez un fils qui est digne de vous, et qui peut faire éclater sa valeur.