Tartuffe, ou l'Imposteur — Acte I, Scène I

Molière

Original language · as published

DORINE. — Ma foi, Madame, il faudrait les voir tous deux; Ils ont la meilleure grâce et la meilleure mine: On n’en saurait juger. — MADAME PERNELLE. — Et qui sont-ils? — DORINE. — Il y en a deux, Madame, dont l’un est déjà fort connu, L’autre l’est dans Paris, et l’on parle beaucoup De l’un et de l’autre à la cour, à la ville, à l’église; Et l’on dit qu’à propos d’eux on fait cent sottises. — MADAME PERNELLE. — Quoi! ils sont si beaux? — DORINE. — Oui, Madame, ils ont beau rôle; Ils sont charmants d’extrémité; on n’en saurait dire le pôle, Le pôle, l’aspect, l’air, la mine, et la manière qu’ils tiennent, Et ces petits discours qui font que l’on s’y meïnen.

MADAME PERNELLE. — Comment! c’est cela qu’ils ont, ces gens-là? — DORINE. — Oui, Madame; et l’un est d’une belle tournure, Et l’autre l’est encore; tous deux ont par nature Un grand tempérament, un air, et mille grâces. — MADAME PERNELLE. — Hé bien, dit-on, est-ce qu’à Paris on fait des embarras Pour des gens qui se montrent de si belles vertus? — DORINE. — Madame, on n’en saurait dire; Dieu sait que l’on m’en dit Tantôt, quoi qu’il en soit, je vous en réponds la foi: Le monde est plein d’envie, et la vanité s’y croît; Ces messieurs ont deux façons, et le monde les juge à droit.

MADAME PERNELLE. — Tout cela peut être; mais dites-moi une chose: Ne cherchez-vous pas à cacher de part et d’autre quelque chose? — DORINE. — Comment! cacher? — MADAME PERNELLE. — Oui; car enfin j’ai tant vu d’apparences, Que je m’en défie encor, et j’ai mes soupçons sur l’enfance De ce monde, et des gens qui l’entourent; et pour moi, Je crois qu’il n’est rien ici qui ne vienne de quelque émoi; Et j’aime mieux qu’on me fasse ouvrir les yeux par un doigt, Que de vivre sous un voile et de croire tout ce qu’on voit.

DORINE. — Madame, vous êtes bonne; mais il ne faut point vouloir Que tout soit comme on dit; et si l’on dit qu’ils ont du bruit, Il est bien des gens, Madame, qui n’ont qu’un peu d’esprit: Il faut les voir comme ils sont, et non point comme on croit; Et pour ma part je prends peu de foi à ce qu’on m’oit. — MADAME PERNELLE. — Tu diras ce que tu voudras; mais j’en ai vu d’autres: L’on me parlera de grâce, et l’on m’en donne des fautes; Et je n’entends point que tout reste ainsi sans loi: Quand on a de l’esprit, il faut que l’on prenne un endroit.

DORINE. — Madame, si vous voulez, je vous ferai voir ces gens; Mais il faut vous cacher un peu et ne point faire des airs; Ils sont si sujets à se flétrir qu’il faut qu’on les prenne en guerre. — MADAME PERNELLE. — Eh bien, puisqu’il faut en venir là, je veux voir ce qu’ils font; Qu’ils se présentent, et qu’on me montre un rang de leur mont; Je veux voir s’ils ont d’esprit; je veux voir s’ils ont de l’âme; Et s’ils suivent ma façon, ou s’ils sont d’une autre flamme.

DORINE. — Madame, ils sont tout à fait l’un à l’autre; l’un est digne, Et l’autre est digne encore, et les deux sont si bien faits, Qu’on se peut flatter que l’on ne verra pas d’autre suie; Et si je les vois, Madame, je vous dirai tout; Mais pour présent, je vous prie, qu’on me laissât parler au bout.

MADAME PERNELLE. — Va, ma fille; mais il faut qu’on sache la vérité; Car tout ce qui se cache au monde a quelquefois sa vanité; Et je ne veux qu’on me mente; il faut que l’on me dise la foi. — DORINE. — Madame, je vous jure, par ma foi et par mon doigt, Que ce que je vous dis là n’est rien que vérité; Et si vous voulez m’écouter, je vous dirai la qualité De ces deux messieurs-là, et ce que je pense d’eux, Vivement, fidèlement, sans jamais dire des feux.

MADAME PERNELLE. — Va, parle; et que l’on entende ce que tu dis; Mais garde-toi bien d’exagérer, et dis-nous tout le prix. — DORINE. — Madame, l’un d’eux, nommé Tartuffe, est un grand maître En l’art d’être religieux, et qui sait prendre maître: Il sait feindre la dévotion, et fait tant qu’on le croit; Il vous plaide la pitié, et l’on oublie son droit. — MADAME PERNELLE. — Tartuffe! quel nom! — DORINE. — Madame, oui; c’est un étourneau Qui, par de tels chemins, a paru tout d’un coup si beau; Il tient la chambre d’Orgon, il vit chez nous, il règne, Et l’on croit que pour rien il ne va que par compagne.

DORINE. — Quant au reste, Madame, il n’est que peu d’esprit; Mais il a du visage, il a de l’air, il a du bruit; Il sait pleurer, il sait prier, and il sait feindre des peines; Il sait faire donner aux autres, et se faire donner des rentes. MADAME PERNELLE. — Cela est fort juste; et il faut bien en prendre garde. — DORINE. — Madame, je vous assure qu’il en est qui vont si tard, Qu’ils se font admirer pour des choses qui ne sont que d’art; Mais ne craignez rien; je vous en dirai davantage, Puisque vous m’y forcez; attendez un peu mon langage.