Alceste. Quand vous aurez, Célimène, achevé De ménager l'orgueil qui me tient constamment, Vous serez, je crois, bien avancée quand j'ose Vous dire ce qu'un ami me disait l'autre jour. J'ai toujours de la peine à parler pour vous Plutôt que de mon amour : j'ai quelque respect Pour les bontés dont vous m'honorez ; et dans l'état Où vous me tenez, je crains de vous offenser. Vous avez brisé souvent le redoutable frein De mon humeur passionnée, et vous avez fait Tomber plus d'une fois ces sages résolutions Que je voulais garder contre mes extrêmes feux.
Vous m'avez paru souvent trop séduisante, et j'ai mis quelquefois à vous parler, par retenue, Moins de prudence qu'on n'en demande. Mais enfin Je veux vous dire, sans déguiser mes sentiments, Que je suis affligé de voir, ou plutôt d'être Très malheureux plus qu'on ne serait à souhaiter. Je veux vous dire aussi que je veux, Célimène, Que l'on me rende l'exacte condition d'ami Et non un sujet amer où l'on porte l'humeur De tous les sots qui vont se donner des conseils.
Célimène. Mais, mon cher ami, que voulez-vous que je fasse? Qui vous a fait ce mal? Vous aimez, et c'est chose ordinaire. Il n'y a point d'excès où l'amour ne vous entraîne. Votre humeur est trop rude, et votre goût trop fier. Vous vous complaisez à trouver la vertu, à l'exacte sincérité : Vous voulez qu'on parle comme on pense ; on ne peut Pas toujours faire ainsi, et les usages mêmes Sont quelquefois un frein nécessaire aux humeurs.
Alceste. J'admets la politesse, et j'en sais la valeur; Mais qu'on ne me demande point d'être un hypocrite. J'ai de l'horreur pour ceux qui, pour vivre en paix, Trahissent leur pensée et cultivent la feinte. Je veux qu'on me dise ce qu'on pense, et non point Ce qu'on croit que je veux entendre ; je hais les arts De ceux qui savent plaire et font de la douceur Une bonté calculée, un commerce usé.
Célimène. Vous voulez donc qu'on crie, et qu'on jette au visage Les vérités les plus dures, et qu'on se contente D'être un trait de justice en toutes rencontres? L'amitié n'en serait que trop orgueilleuse ; Et puis, figurez-vous, il est des choses qu'on dit Par politesse à qui l'on doit quelque estime, Et lesquelles, sans nuire à la vérité même, Raisonnent mieux que l'âpre franchise, et peuvent Soutenir la paix des cœurs, et les rendre heureux.