Ici s’aperçoit la première grande difficulté d’écrire l’histoire d’un grand événement: il y a quantité d’histoires. À l’exactitude historique il faut joindre la vérité intime ; ce sont deux choses. Une bataille est un fait ; elle est aussi une humanité. Il y a ceux qui furent là, ceux qui n’y furent point, et ceux qui y furent autrement; il y a les armées, et il y a les âmes. L’historien militaire a son champ; l’historien moral a le sien. L’un établit des lignes, l’autre révèle des visages. Or, quand il s’agit d’un grand événement où se rencontrent aussi l’âme et la machine, l’historien a à choisir. S’il suit la machine, il donne le nombre; s’il suit l’âme, il donne le nom.
Napoléon et Wellington, Blücher et Grouchy, le canon et la prière, la stratégie et l’enthousiasme, ce sont des pôles; entre eux mille courants, mille incidents, mille destins s’engagent et se brisent. D’un côté les décisions, les ordres, les rapports; de l’autre, l’imprévu, l’ardeur, le hasard. La victoire ou la défaite se composent de faits notés et d’événements qui n’ont point été notés. L’ampleur d’une bataille tient aussi à ces riens qui n’entrent point dans les dépêches.
Pour chairner un grand tableau il faut de la masse et du relief; il faut des figures principales et des groupes secondaires; il faut des lignes qui commandent et des détails qui animent. La bataille de Waterloo a cela de singulièrement difficile qu’elle est l’heureuse et la navrante simultanéité de la gloire et de la chute; il y a dans ce drame quelque chose de funèbre qui mêle à la grandeur même une humiliation profonde.
Il est une note particulière à Waterloo: l’étonnant mélange d’ordre et de désordre. On y rencontre à la fois des plans arrêtés et des gaffes inouïes, des exécutions sublimes et des étourderies qui changèrent le destin. Cette bataille montre combien la fortune gouverne par intervalles. Les événements qui semblent avoir été préparés depuis des mois peuvent être annulés par une minute d’inattention; et une minute d’audace peut réduire à néant des calculs seigneuriaux.
Napoléon, homme d’habitudes, d’analyse et de hardiesse, avait là rendez-vous avec un hasard plus massif que lui. Wellington, calme comme une montagne, attendait; Blücher, énergique comme un torrent, pressait; Grouchy, incertain et mal guidé, errait. Les circonstances géographiques, la foudre des hommes, la lenteur des ordres, la fatigue, la pluie, tout concourut à faire de cette journée une sorte d’expression extrême de la condition humaine.
Il faut, pour entendre le sens intime de Waterloo, songer à la fatigue morale et physique de l’armée française, à l’usure des hommes et des esprits, au lendemain de tant de campagnes, et à la place qu’occupe la foi dans les âmes militaires. Les soldats ont des ressorts; quand ils se brisent, l’armée n’est plus qu’un corps inerte. La veille d’une bataille, les boucliers se lient et se défont dans l’âme, selon la vigueur de la conviction ou selon la lassitude.
Enfin, ce qui décida beaucoup la journée, ce furent des choses d’apparence minime: une route mal tenue, un guidon égaré, un retard d’éclaireur, une imprudence, une résistance plus longue ici qu’on ne l’avait prévu, un enfoncement plus prompt là où l’on croyait tenir. Ces accidents, qui ne paraissent rien dans le grand, se montrent énormes dans l’instant où tout se joue. Waterloo montre combien le petit, dans la guerre, est grand.
Les héros de la journée furent divers: il y eut de grands noms et des anonymes. Parmi les uns l’éclat; parmi les autres, la souffrance muette. Il est touchant de penser que tant de bravoure se trouva mêlée à tant de misère. Les récits offerts par des témoins différents ne s’accordent pas toujours; mais la vérité essentielle demeure: cette journée fut une anthologie de dévouements et d’aberrations.
Ceux qui regardent la bataille en froid voient des lignes, des colonnes, des feux; ceux qui l’ont vécue voient des hommes; il n’y a pour eux que des individus. L’historien doit, s’il veut rendre la bataille, altérer son regard d’analyste et prêter l’œil de l’homme. Les masses se composent d’atomes; chaque atome porte un cœur. Comprendre Waterloo, ce n’est pas seulement compter les canons, c’est aussi connaître les âmes qui les ont servis.
Ainsi le grand événement apparaît comme un tissu où se résument les faiblesses et les grandeurs humaines. Les miettes du destin se trouvent dans les gestes du soldat, dans la prudence ou l’imprudence de l’officier, dans la voix d’un capitaine qui trébuche, dans l’attente d’un aide-de-camp qui n’arrive pas. Ces petits faits, joints les uns aux autres, forment la trame d’un événement qui dépasse des planifications savantes et qui rejoint l’imprévu.