La Nausée

Jean-Paul Sartre

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Aujourd’hui, la République vient d’être proclamée. Nous sommes au café, nous avons fini de déjeuner. Il fait un temps de chien. Je regarde dehors par la vitre humide, le paysage brumeux et les arbres sans feuilles et je pense que c’est la première fois que je suis heureux de ma vie. D’abord j’ai eu peur. Une sensation d’angoisse, une sorte de vertige m’a pris. C’était au moment où je rentrais dans la salle, où je me suis aperçu que les autres étaient déjà là. La pièce était pleine d’un calme étrange, d’un silence qui pesait. J’ai senti mon cœur battre et j’ai cru que j’allais mourir. Puis j’ai compris que c’était comme si j’avais découvert quelque chose.

La découverte m’a d’abord paru vague, puis elle est devenue nette: la chose n’était pas la salle; je regardais les objets, les murs, la table et je n’y trouvais rien. C’était au dedans de moi que se passait la secousse; j’avais le sentiment d’être tiré de côté, comme si quelqu’un me forçait à voir. J’ai essayé de me lever, mais mes jambes refusaient; j’ai pris la première chaise et je me suis assis. C’est alors que j’ai porté la main à ma bouche et que j’ai senti une salive âcre, âpre, qui me montait au palais; j’ai eu envie de vomir. Le monde me paraissait mauvais; tout était sale, tout sentait la moisissure.

Je me rappelle très bien l’heure: c’était vers midi. La salle était vide, moins vide qu’elle ne l’est ordinairement; il y avait un homme seul, à la table voisine, qui lisait le journal. Je l’ai regardé comme on regarde une chose qui gêne et qui ne doit pas être: sa main était grosse, ses doigts gras; le cigare qu’il tenait me paraissait répugnant. Puis j’ai porté les yeux sur la table devant moi; le bois avait une teinte rougeâtre; il était taché de cernes et de ronds de verres; je l’ai pris par le bord et j’ai senti sous mes doigts une surface qui semblait visqueuse, comme si la table suintait. Cela m’a donné la nausée.

Je suis sorti. La rue était pleine de monde; les gens allaient vite, sans se regarder. J’ai marché longtemps sans savoir où j’allais. Le trottoir me paraissait se dérober sous mes pieds; les pavés avaient des angles qui me faisaient mal au regard. J’ai senti partout la présence d’un poids: la ville était écrasée, comprimée, prête à éclater. Les murs des maisons semblaient se pencher l’un vers l’autre; les enseignes me rappelaient qu’on pouvait acheter des choses; tout ce qui évoquait la fonction des choses m’énervait.

Je me suis arrêté devant une vitrine de librairie. Des livres étaient exposés; leurs couvertures avaient des couleurs crues; les lettres me paraissaient être des griffures. J’ai touché les reliures; la peau des livres était rêche. Une odeur de vieille colle, de papier froissé, m’a pris à la gorge. J’ai senti une envie irrésistible de me sauver, de me débarrasser de cette sensation qui me montait. Mais je restais là, immobile, regardant le reflet de la vitrine où ma figure était déformée.

Plus tard je me suis souvenu d’un visage de femme que j’avais croisé autrefois; tout à coup mon souvenir avait la même couleur, la même odeur que le bois de la table. J’ai eu l’impression que les personnes et les choses étaient interchangeables, qu’on pouvait les réduire à une seule et même matière; et cette matière me répugnait. Il me semblait que l’existence, en elle-même, était une sorte de chose abjecte qui s’offrait sans raison et sans but.

J’ai pensé à l’eau: un robinet, une flaque, l’odeur métallique de l’eau. L’image me mettait mal à l’aise; je ne pouvais pas me débarrasser de la sensation. Puis, comme pour me défendre, j’ai voulu réfléchir: j’ai voulu trouver une cause; j’ai cherché dans ma vie, dans mes habitudes, dans mes souvenirs une explication rationnelle. Mais tout mon passé m’a paru inutile et creux; les motifs que je croyais avoir pour agir se sont effondrés comme un vase cassé.

Je me suis senti seul, absolument seul, clos dans une bulle où tout revenait en échos. Les mots eux-mêmes avaient perdu leur sens; lire devenait difficile: chaque phrase semblait s’arrêter avant d’être née. J’ai eu l’impression que l’on me volait quelque chose; je cherchais à ramasser les bribes de moi-même qui tombaient. Puis, peu à peu, la nausée a diminué; j’ai retrouvé mes repères; les objets ont repris leur dignité ordinaire. Mais je savais maintenant que cette dictature pouvait revenir, sans prévenir.

Le soir, dans ma chambre, j’ai écrit ces lignes pour fixer ce que j’avais senti. Écrire me semblait la seule manière de retenir ce qui glisse. Je ne sais pas si je me soulage en parlant de cela; peut-être que non. Cependant je veux noter l’instant où j’ai découvert que mon être était un fardeau pour moi-même; peut-être que, plus tard, je comprendrai mieux. Pour l’instant, je vis comme si quelque chose m’avait été arraché.