Nous trouvâmes le lendemain, en prenant notre repas de midi, le vieux fermier parmi nous; il avait fait les honneurs d'un ménage bien modeste et d'un grand empire de quatre arpents. Il fit venir un menu valet qui nous servit la soupe; Cacambo et moi-mêmes eûmes toute la peine que je vous dirai pour apprendre qui il était et ce qu'il avait été.
« Je n'ai pas besoin de cela, dit-il; je sais que vous êtes de loin, et que vous avez vu des pays où l'on se régale de créatures humaines; j'étais d'abord d'une très-bonne famille; j'ai été tour à tour gentilhomme, paysan, soldat, marchand, fonctionnaire, intendant, enfin j'ai vu des offices de toutes sortes; j'ai été pendu deux fois; on m'a enterré vivant; on m'a mangé chez les Cafres; j'ai été pillé par les Turcs; j'ai été crucifié par des Espagnols; j'ai été massacré par les Bandits; j'ai été battu par les Voleurs; j'ai été mis au pain et à l'eau par des Inquisiteurs; j'ai été bon, j'ai été méchant; j'ai été heureux, j'ai été malheureux; j'ai vécu, j'ai souffert.»
« Enfin, dit Candide, vous êtes riche. »
« Non, repartit le fermier; je ne suis ni riche ni pauvre; j'ai huit pains par jour, des légumes qui ne sont pas mauvais; j'ai des choux, des poireaux, de l'herbe; j'ai de la bonne couche et de la bonne boisson; j'ai une maison qui n'est pas en grand état, mais qui tient; j'ai de jeunes gens et de jeunes filles qui me servent; j'ai des moutons, des poules, des cochons. »
« Eh bien! dit Candide, avec ces biens vous vivez fort bien. »
« Il faut cultiver notre jardin, dit le vieux; il faut cultiver notre jardin. »
« Mais il ne faut pas négliger la métaphysique, dit Pangloss; il ne faut pas abandonner la spéculation. »
« Vous faites rire, dit Candide, en embrassant Cunégonde; voilà, je crois, notre repos; vous me donniez à pratiquer la paix que j'ai tant cherchée. »
On se mit tous à l'ouvrage: le travail nous consola de la philosophie et la mieux toléra; nous n'étions plus si enclins à disputer que nous l'avions été; nous travaillâmes tous les jours à cultiver notre jardin.