Madame Bovary. Deuxième partie. Chapitre VIII (Comices agricoles)

Gustave Flaubert

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Le dimanche il y avait des comices agricoles; M. Homais fut nommé membre du jury pour l’examen des bestiaux. À la mairie, pendant deux heures, la foule prit le frais; on rencontrait des chevaux harcelés par des gamins, des boeufs aux longues cornes, et des femmes accroupies sur des ballots d’avoine qui tenaient dans leurs mains des bourses de cuir blanc. L’air sentait la paille et le foin; les fumées de table d’huile se mêlaient au parfum des fleurs de mime et de tilleul.

M. Bovary, qui surtout désirait voir la salle des récompenses et les rubans, se trouva bientôt entraîné au milieu des paysans; on apporta des corbeilles de pommes, des fagots, des paniers pleins de plumes; il vit, au milieu d’une estrade, des socs de charrue tout neufs et des faucilles aux lames luisantes. Les notables, la casquette sur la tête, définissaient à la hâte l’ordre des prix; ils parlaient de statistiques rurale et d’amélioration des races avec une opiniâtreté de savants qui voudraient refonder une agriculture nationale.

Madame Bovary, que les odeurs du marché et les cris des marchands fatiguèrent bientôt, se plaça à l’ombre d’une tonnelle, où des dames venaient respirer; elle regardait avec un ennui profond ces accolades et ces salutations, et elle considérait tout cela comme un divertissement un peu grossier. Charles, dont l’âme se gonflait d’un orgueil confus à mesure que sa femme se montrait, se promenait en redoublant ses révérences et en saluant les anciens camarades d’école, les vieux collègues, les employés municipaux.

Il y eut un discours officiel prononcé par le maire; il parla du rôle civilisateur de l’agriculture et de la manière dont la municipalité devait subventionner les expériences, et il demanda que la rivalité des cultivateurs n’eût pas de conséquences politiques. Les applaudissements furent polis; on tapa dans les mains comme à un sermon. Puis les prix furent distribués; des rubans bleus, rouges et verts furent attachés aux oreilles des bovins et des chevaux; des tailleurs firent descendre des boîtes contenant des sceaux et des ciseaux d’or que l’on remit en témoignage d’estime.

Cependant il se forma, parmi les présents, un vif échange de paroles au sujet des élections prochaines; quelques paysans, qui possédaient des terres et étaient accoutumés à juger, parlaient hautement d’un candidat à qui ils reprochaient son entêtement à promettre des routes. M. Lheureux, qui avait le bras long et l’esprit plus long encore, s’étant approché, fit l’éloge d’un homme nouveau et proposa des alliances; il s’exalta à expliquer comment on gagnerait des voix en offrant des chemins, des subventions, des postes. Les langues se délièrent, les pamphlets circulèrent, et l’on vit des conspirations se former autour d’un morceau de fromage.

Emma, qui écoutait sans intérêt ces développements électoraux, éprouva un petit frisson d’ennui et de mépris; elle se tourna vers les arbres et se mit à rêver d’autres fêtes, d’autres salons, où l’élégance et le raffinement remplaceraient ces palabres rustiques. Elle imaginait des bouquets, des salons parfumés, de longs discours d’esthètes, et elle se sentait à la fois ridicule d’avoir goûté au bonheur et désespérée de son insuffisance.

Le repas qui suivit fut servi sous des hangars. On mangea du rôti et de la charcuterie; on but des bouteilles de cidre et de vin mêlé; les morceaux se passèrent d’une table à l’autre; des chants paysans, des refrains à répondre, résonnèrent aux pavés. M. Homais, qui ne manquait jamais une occasion de se montrer savant, proposa un toast à la prospérité du canton et expliqua, devant un public émerveillé, la valeur antiseptique du camphre et l’effet des bains de sel.

La journée s’acheva par des courses de chevaux; la foule s’amassa le long du chemin; les cavaliers, les cravaches levées, partirent au galop; les acclamations montèrent; Mary, qui suivait sa fille dans la foule, regardait avec complaisance la joie de chacun. On vit des jurons, des paris, des plaisanteries; la poussière se leva en nuages; des rubans s’envolèrent; puis tout retomba, et la petite ville parut reprendre son calme habituel, comme si rien n’avait eu lieu.

De retour au logis, Emma se sentait plus lasse que jamais; elle se plaignit de la pesanteur de l’air et du manque d’esprit des conversations. Charles, heureux de sa journée, s’endormit bientôt dans son fauteuil, souriant encore des politesses reçues. Emma pensa à Rouen, à la danse, aux salons; elle prit enfin un livre, mais le corps la trahit; elle ferma les yeux et la soirée passa en rêves fugitifs d’extase. Le lendemain, la routine reprit sa place, et les espoirs et les illusions fondirent comme neige au soleil.