Pensées. Le Pari

Blaise Pascal

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Il y a ici deux sortes d'êtres que nous devons considérer dans la question de Dieu : ce qui dépend de nos forces et ce qui n'en dépend point. Ce qui ne dépend point de nos forces, c'est Dieu, l'infini, le bonheur éternel; ce qui dépend de nos forces, c'est le travail, l'application, la disposition de nous-mêmes à recevoir ce bien qui vient de Dieu. Il faut donc considérer d'un côté ce que l'on peut faire, et de l'autre ce qui nous est absolument nécessaire.

Voyons donc ce qui est à faire et ce qui est à craindre. Si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Miser donc pour Dieu a des raisons qui ne sont pas ridicules. Il faut par conséquent faire un compte raisonnable des gains et des pertes et peser les probabilités selon les avantages et les inconvénients.

Supposons donc que vous doutiez de l'existence de Dieu ; vous avez deux côtes entre lesquelles vous pouvez parier. La raison ne peut décider si Dieu est ou n'est pas ; vous êtes donc impotent, et vous êtes libre de prendre l'une ou l'autre des conclusions. Mais, puisqu'il s'agit d'avenir éternel ou infini, il faut considérer l'étendue des pertes et des gains, indépendamment de la vraisemblance.

Si vous pariez que Dieu existe et qu'il existe, vous gagnez la vie éternelle et un bonheur infini ; si vous pariez qu'il n'existe point et qu'il n'existe point, vous obtenez un bien temporel, peut-être quelques plaisirs et l'agrément de suivre vos désirs. Mais si vous pariez qu'il n'existe point et qu'il existe, vous perdez tout, vous êtes damné ; et si vous pariez qu'il existe et qu'il n'existe point, vous ne perdez rien au fond, vous gagnez une vie réglée et morale qui peut même vous procurer quelques biens terrestres.

Ainsi, en pesant ces hypothèses, on voit que le gain si Dieu existe est infini, et la perte si Dieu n'existe point est bornée et faible. Il est donc raisonnable, dans un calcul serré des probabilités pratiques, de choisir le parti qui vous donne le plus grand gain possible, même à la supposition que la probabilité de ce parti soit petite.

On objecte que l'on ne peut forcer la foi par un calcul ; mais le pari n'exige pas une foi née d'un raisonnement abstrait : il exige la pratique, les actes, les habitudes, qui peuvent conduire la volonté à la foi. Faire des œuvres, fréquenter les sacrements, prier, c'est se mettre en posture de recevoir la foi. La volonté peut suivre un intérêt raisonnable qui la conduira graduellement à la croyance.

Enfin, il faut remarquer que refuser de parier, c'est encore parier ; car l'inaction est un choix qui conduit à une des deux issues. Il est donc absurde de se déclarer neutre : on est contraint de choisir, et le choix le plus sage est de miser sur l'existence de Dieu, eu égard à l'infinité du gain et à la petitesse de la perte.