La Peste

Albert Camus

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Dans la ville d'Oran, il y avait, aux approches de la mer, un ancien remblai, planté d'arbres rabougris, qui longeait une rue riche en cafés et en magasins. C'était un lieu fréquenté surtout par des vieillards et des vieillards qui ne sortaient que le matin. Le reste de la population passait son temps ailleurs; il n'y avait point de murs d'enceinte, point de remparts, et la ville s'ouvrait, par des quais et des rues, sur sa propre plaine. Le ciel, bas et clair, y tombait parfois en de vastes nappes qui rendaient la lumière plus âpre et les formes plus nettes.

On voyait l'horizon d'un regard. Les collines n'avaient pas de secrets; la mer, plate et grise, était un peu triste. C'était, en somme, une ville moyenne du sud de l'Algérie, d'une propreté méticuleuse, et d'un calme presque méditatif. Les Oranais, disciplinés et pratiques, ne se souciaient guère de sentiment; ils aimaient la sécurité, l'ordre et la mesure.

Le narrateur, qui parle à la première personne, explique qu'il a longtemps hésité à raconter les événements, tant il craignait de trahir les impressions publiques par son propre point de vue. Il a donc cherché à recueillir des documents, des témoignages, afin d'établir la vérité des faits. Mais il avoue qu'un récit entièrement objectif est impossible; il convient pourtant d'essayer de dire la vérité avec fidélité.

L'affaire commence par un fait banal: des rats morts apparaissent dans les maisons et les rues. D'abord, on n'y prend pas garde; les ménagères chassent les bêtes sans étonnement. Puis la fréquence augmente: les rats tombent en grand nombre, noyés ou asphyxiés, et la population commence à s'inquiéter. Quelques-uns attribuent ces morts à des changements de saison; d'autres, plus superstitieux, voient un mauvais présage.

Les journaux relaient la nouvelle sans effusion, comme le feraient tout d'abord des articles de fait. Les autorités locales se montrent d'abord perplexes; on envoie des ordres et des circulaires, on consulte des médecins, on organise des mesures de nettoyage. Mais, malgré toutes ces précautions, la situation s'aggrave. Les malades apparaissent, d'abord isolément, puis en groupes, et l'on découvre bientôt que la maladie n'est pas ordinaire.

Les médecins, après examens et analyses, reconnaissent les symptômes d'une peste bubonique: ganglions enflés, fièvre intense, délire parfois. Cette reconnaissance jette l'effroi dans la ville. Les habitants, jusqu'alors si attachés à la routine, voient leur existence quotidienne bouleversée. On ferme les écoles, les cafés se vident, les rues se vident aussi; l'économie chancelle, et la vie sociale se désagrège.

Le gouvernement finit par décréter des mesures sévères: isolement des malades, quarantaine, séparation des familles. La ville est mise en état de siège sanitaire. Les portes sont fermées, les relations avec l'extérieur interrompues; on ne sait plus quand reviendra la normale. Dans ces conditions, apparaissent des solidarités et des lâchetés, des héroïsmes obscurs et des abandons.

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