Comme je descendais des Fleuves impassibles, Je ne me sentis plus guidé par les haleurs : Des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles, Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
J'étais insoucieux de tous les équipages, Porteur de blés flamands ou de cotons anglais. Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages, Les Fêtes ont fini par de changeants éclairs.
Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sûres, L'eau verte entrant dans ma coque de sapin Tâtait, en montant, les yeux des gourdes futures, Qui s'ouvraient au soleil luisant comme des seins.
Un peuple de poissons d'or miaulait dans mon ombre, Et des oiseaux d'argent chantaient au-dessus de moi ; — Dans ma vitre flottante ont dansé des phoques sombres, Des Îles se gonflaient comme des bouquets de noix.
Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir ! Un arbre debout sur une mer sans rivage, Un Homme pleurant assis dans une bataille ivre, Un enfant mourant, un chien parlant avec sagesse.
J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies, Baiser montant aux yeux des mers avec lente flamme, La circulation des sèves inouïes, Et l'éveil blond et brutal des fleurs parfumées.
Mais, étant trop proche des Cieux, la haute foudre Me toucha de son doigt et j'entendis des voix : — Sois habile à descendre au plus maigre des mondes, Pour ne pas t'égarer dans nos jardins sans lois.
Ainsi, me berçant des sons mystérieux, J'ai suivi longtemps la large onde sonore ; Et j'ai vu monter en moi, comme un courageux, Des reliefs flamboyants du soleil qui dévore.
Et lorsque j'ai voulu réfléchir et compter, Les étoiles, folles, ont dérivé sous moi. Les mouvements de mon cœur ont suivi leur archet, Et j'ai senti la mer battre en ma coque comme un doigt.
Je ne sais plus quels soleils m'ont lavé la tête ; Et quels pôles rugissants ont frappé mes flancs ; Où mes pieds eurent glissé, quand la houle inquiète Brisait mes mâts d'ivoire en forêts croulantes.
Loin, bien loin d'ici, dans un port oublié, J'ai fondu mes ancres dans le sang du couchant. Ô ma jeunesse, ô ma gloire à jamais dissipées, Le fleuve affamé m'a pris pour son enfant !
Et j'ai laissé derrière moi tant d'échos et d'ombre, Tant de langages divers et tant de bracelets, Que, si l'on me trouvait, hélas ! sur la grève sombre, On croirait voir mourir tous les accents du monde.
— Mais, comme je descendais, ivre de solitude, Les bœufs noirs des soirs boiraient mes longues nuits, Et des îles se mirent à pousser dans ma chute, Comme des parfums lourds sortant des doigts réunis.