L'après‑midi d'un faune

Stéphane Mallarmé

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La chevelure du faune effleurait encore l'herbe où la brume s'appesantissait; il était las de sa toilette et de ses pas de saillie; et la chaleur s'étendait, lente, comme la lueur d'une étoffe. Les arbres, sans fin, formaient de noirs rideaux; et, peu à peu, au milieu du tapis mou, les fleurs, aux lèvres humides, semblaient sourire, silencieuses; l'air, embaumé, était plein d'un bruit continu de petites choses qui se meuvent et soupirent.

Il se souvint d'avoir entendu des voix — des voix nombreuses, mêlées; l'une chantait, d'autres répondaient comme des murmures; il crut voir encore, au bord de l'eau, des formes pâlies, qui s'en allaient, légères, en frôlant la surface: de longs bandeaux tremblaient à leurs cheveux, et leurs bras, sans cesse, se joignaient et se séparaient. Tout se passait comme dans un rêve dont il gardait l'impression, sans pouvoir en fixer les traits.

Le faune, étendu, se rappelait un baiser reçu, ou seulement effleuré, et son âme, avide, cherchait à prolonger cette sensation; il se demandait s'il n'avait pas, en quelque nuit cachée, entendu la plainte d'une bouche toute proche; et, parfois, un geste vague lui revenait: une main qui se retirait, un pied qui retombait, une cheville qui se laissait aller.

Les souvenirs se mêlaient aux désirs; il croyait distinguer, à travers les ombres, un corps qui passait, infiniment lent, et s'arrêtait comme pour sourire. Alors, la figure de la nymphe lui revenait, qu'il avait crue apercevoir dans un reflet d'eau: blanche, incertaine, elle semblait faite de ces clartés sans cesse changeantes qui jouent à la surface des ondes.

Parfois il se leva, étira ses membres, comme pour chasser un froid intérieur; puis retomba, reprenant sa rêverie, et son regard, vague et trouble, cherchait à fixer l'image qui s'évanouissait. Il se demandait si la jouissance qu'il avait goûtée était bien vraie, ou si tout n'était que fantômes tissés par l'ennui et le soleil.

Le faune songea aux instants où l'on croit tenir le ciel dans ses mains: la plénitude, la certitude d'un bonheur qui semble éternel; mais tout se change et se perd, et la mémoire seule reste, faible, à la merci des moindres impressions. Il souhaita, en vain, retrouver la voix, le geste, le parfum qui l'avaient enivré, et sentit, avec une pointe d'amertume, l'impossibilité de recomposer l'instant passé.

Dans cette chaleur molle, le monde parut d'une lenteur extrême; même les oiseaux, jadis si bruyants, semblaient se reposer, suspendus au souffle qui passa. Et le faune, éveillé à demi, sourit à sa propre langueur, trouvant un plaisir trouble à se souvenir davantage qu'à vivre. Tout paraissait enveloppé d'un voile qui rendait les choses plus belles et plus douloureuses.

Il se prit à imaginer qu'il retrouverait bientôt la nymphe, que leurs rencontres seraient sans fin, et que le jour ne finirait jamais. Mais la pensée, vite, se heurta aux réalités: l'heure avance, les ombres s'allongent, et l'illusion s'efface. Le faune laissa échapper un soupir, et, abandonnant toute volonté, il se laissa encore porter par la languissante musique de l'heure.