Les Misérables. Première Partie: Fantine. Livre II. Chapitre I

Victor Hugo

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On lit parfois, dans les chroniques, que les commissaires de police sont coupables d'erreurs, mais rarement que ce sont des hommes. L'opinion donne à ces magistrats la même solennité que la dignité; on y voit des robes, des médailles, des registres. Or, la réalité est bien autre. Les commissaires de police ont des habitudes, des passions, des goûts, des préjugés; ils veulent des raccourcis comme les autres et, souvent, leur justice se fait en marchant. Ils ont aussi un grand penchant à croire qu'ils savent tout, et lorsqu'un fait ne rentre pas dans leur cadre, ils l'écartent ou le tordent afin de le faire tenir. C'est ainsi, sans légende et sans crime, que se prennent beaucoup d'erreurs judiciaires.

À Montreuil-sur-Mer, dans le milieu où se trouvaient M. Madeleine, on prenait très au sérieux les apparences et les règles; l'homme qui avait donné à la ville un essor industriel, qui l'avait relevée de sa langueur, qui lui avait fourni du travail, des ressources et du bien-être, cet homme était regardé comme l'image de l'ordre et de la probité. M. Madeleine, en effet, avait l'air d'un honnête homme; mais c'était plus encore: il avait l'air du seul honnête homme. Les autres paraissaient des choses à côté de lui; et cette sorte de supériorité moralisante qu'il inspirait aux esprits timides ou soumis faisait que personne ne doutait, personne n'osait contester, et que tout le monde se fiait à lui aveuglément.

Un jour, la petite ville eut besoin d'une municipalité. M. Madeleine fut élu maire. Il y eut dans cette élection quelque chose de solennel; c'était une consécration. Les transformations que l'industrie et la charité avaient apportées s'assemblaient et se couronnaient par cette élection. On voyait en M. Madeleine la Providence locale, et il sut prendre ce rôle avec une modestie et une sagesse qui augmentèrent encore l'estime générale. Il gouvernait non point du haut d'une estrade, mais du fond de son cœur; il ne se glorifiait pas des bonnes œuvres; il les continuait.

Cependant, sous cette belle figure de bienveillance publique, une lutte intérieure se poursuivait. L'âme de M. Madeleine n'était pas exempte de douloureux souvenirs. Il y avait en lui quelque chose qui rappelait la ruse et le secret, quelque chose d'ombrageux, de craintif; il y avait la mémoire d'années souterraines et de peines tues. Cela se voyait dans ses silences, dans ses regards, dans les instants où il semblait absent. Les plus pénétrants le trouvaient changé lorsqu'il était seul, et se disaient qu'il y avait dans cet homme une réserve que la gloire municipale n'avait pas effacée.

Un matin, un ancien forçat qui avait entendu parler de M. Madeleine vint à la ville pour le voir. Il avait entendu dire que l'homme revêtu d'une haute moralité n'était pas autre chose qu'un réparateur de torts, qu'il aidait la misère et relevait les misérables. Le forçat était curieux, et sa curiosité avait une pointe d'espérance; car il se disait: si cet homme a pitié des pauvres, il aura peut-être pitié d'un des siens. Il se présenta, exposa son cas avec simplicité, demanda du travail, puis, voyant la bonté sur le visage de l'ancien forçat, il se confia, parla de son passé, de sa condamnation et de ses remords.

M. Madeleine écouta avec attention et compassion. Il était dans la main de ce maire d'ouvrir à l'homme une porte ou de la fermer. La société, cette vieille machine, brise, rejette, oublie; mais il y a des individus qui relèvent ce que la machine a jeté. Les mains de M. Madeleine furent celles-là. Il chercha un emploi, fit parler ses relations, employa son influence. L'ancien forçat fut accueilli dans l'établissement industriel et trouva un travail honnête. On eût dit que la mairie était une sorte d'asile providentiel où l'on remettait les fautes sur le livre effacé de l'humanité.

Cependant cette miséricorde privée n'empêchait pas que la loi restât. Des souvenirs persistants, des indices, des méfiances, des jalousies, se manifestaient. Il y avait des gens qui disaient à mi-voix: «Après tout, qui sait?» Il y avait des implacables qui ne pouvaient croire qu'un homme condamné fût vraiment racheté. La société, quand elle pardonne, pardonne mal; elle cherche à se convaincre en soupçonnant. Et dans cette atmosphère où la bonté s'accompagnait de défiance, M. Madeleine vivait, travaillait, soufflait entre ses mains la flamme de sa charité pour qu'on ne la verra pas vaciller.

Enfin, un incident vint troubler la paix relative. Un visiteur inattendu remit en circulation des souvenirs que l'on croyait éteints. Des ragots, des ressemblances, des témoignages confus firent renaître l'ombre d'un passé ancien. L'opinion publique, si vite émue, fut saisie d'une curiosité alourdie d'accusation. Cela ne se passa pas tout d'un coup; ce fut une suite de petites choses: une parole malencontreuse, une ressemblance de main, une mémoire resurgie, — mais ces petites choses s'allièrent et formèrent une question. On commença à regarder M. Madeleine autrement; on chercha, on trouva des hypocrisies, on supposa des mensonges.

M. Madeleine alors sentit l'étau s'approcher. Il sut qu'il fallait sauver à la fois sa conscience et sa renommée; mais comment? L'une et l'autre étaient liées. Le maire, qui avait bâti beaucoup de biens, vit l'image de son œuvre menacée, non par le désordre, mais par la vérité. Il se trouva entre la loyauté envers soi-même et la nécessité de protéger ce qui avait été fait pour le bien public. Ce dilemme correspondait à la lutte de deux besoins: la nécessité de rester juste et le devoir de sauver ce qu'il avait créé pour les autres.

Dans ces heures d'angoisse, Jean Valjean — car c'était lui — se rappela les conseils de son propre cœur. Il avait juré de faire le bien; il avait juré aussi de ne plus être le mal qu'il avait été. La question se posait: se sacrifier pour préserver sa nouvelle existence au profit du plus grand nombre? Se rendre pour dissiper les soupçons et perdre la puissance qu'il exerçait pour le bien serait-il une bonne action ou une folie? Il pesa ces deux mouvements avec la gravité d'un homme qui voit peser le sort d'autrui sur sa tête.

Ainsi se poursuivait l'existence de M. Madeleine à Montreuil-sur-Mer: une vie de travaux, d'espérances et d'appréhensions, où la charité et la prudence se mêlaient. Les œuvres prospéraient; les ouvriers travaillaient; les misères diminuaient; mais il y avait sans cesse l'ombre d'un passé. C'est là, dans ces hésitations et ces combats silencieux, que la nature humaine se montre dans sa grandeur et dans sa faiblesse, et que l'on comprend comment un homme peut, sous l'enseigne du bien, lutter avec le souvenir du mal.