Les Misérables. Tome II. Cosette. Première Partie. Waterloo.

Victor Hugo

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Les principes qui régissent les conditions historiques des villes, des empires et des révolutions sont simples et, si l'on veut, monstrueux. Une cause est à peu près toujours hors de l'homme qui l'engendre. Les résultats d'une volonté sont dus à des causes antérieures qui lui donnent le ton. De vastes sombres causes travaillent sous le passage des générations. On marche sur le dos de ces causes sans les voir. Qu'on cherche l'origine, et l'on prend dans sa main une poussière. Il y a, chez les peuples comme chez les hommes, des instincts qui font tout, carte qu'on déchire ou aligne; et souvent l'on croit que tout se fait par la volonté et que la volonté en réalité n'est qu'un instrument.

Napoléon tomba. C'est une de ces choses qui arrivent lorsque les temps sont mûrs et que la situation est faite. La journée du 18 juin 1815 fut une de ces journées. Que venait-il faire sur cette terre d'Europe, et comment donc cette moitié d'homme avait-il vaincu tant d'hommes? Quoi qu'il en soit, il allait être vaincu aussi. On ne résiste pas impunément aux masses de l'histoire. La bataille était engagée; l'ombre de la catastrophe passa sur la France; les rois, les princes, les gouvernements se levèrent comme des feuilles sous un vent; et les hommes qui, dans la ville, regardaient ces choses, avaient l'impression d'un événement fatal et général.

Pour photographier la guerre, pour en faire un cliché, il faut le grand ciel, la plaine, la fumée, le flux et le reflux des masses humaines, la surprise, la ruse, la fatigue, le sang, le silence après le fracas. Waterloo fut un de ces grands tableaux où l'on voit accumulés en un instant l'art et l'erreur, la volonté et la nécessité. Il y avait là ordre et désordre, science et hasard, bravoure et défaite; et devant ce spectacle la pensée humaine se sentait impuissante, car l'histoire a des desseins auxquels la volonté personnelle, même la plus haute, ne saurait se soustraire.

Mais mille petits faits, mille détails humains se déroulaient dans ce grand théâtre. Là, un homme se mettait à crier à la tête de ses troupes; ici, un officier tombait en donnant un ordre; plus loin, un paysan, appelé, armé pour la première fois, ignorait où aller. Et parmi ces individus qui s'agitaient, il en est qui pour la vie entière porteraient dans leur mémoire une blessure ou une gloire qui n'appartiennent qu'à eux. L'histoire générale se compose de ces infimes destinées; et la grande mêlée n'est que le cadre où se détachent ces figures singulières.

À une lieue de Waterloo, une grande plaine s'étendait, parsemée de fermes, de haies, de bois. Dans cette campagne, les événements militaires entrèrent comme une tempête dans un village; les hommes furent dérangés dans leurs travaux, les chevaux effrayés, les bêtes alardées. Les clocher sonnaient, les maisons furent ouvertes, les habitants regardaient, pâles et terrifiés; et la nuit suivante, la terre fut encombrée d'ombres de soldats qui passaient, d'ombres de morts qui restaient.

Parmi les maisons qui bordaient la route, il en est une qui, plus que les autres, fut le point de confluence de mouvements divers. C'était une pauvre habitation de paysan, avec un perron, une petite cour, et deux ou trois meules; là, des gens s'arrêtèrent pour demander du pain, pour chercher un cheval, pour se reposer. Les échos des canonnades arrivaient jusqu'à elle; de temps en temps des cavaliers, couverts de boue et de sang, y pénétraient comme dans une auberge où l'on boit un moment avant de repartir pour la mort.

Un jeune homme, pâle et maigre, se tenait dans l'encoignure d'une porte, regardant la colonne des troupes qui passaient. Son costume portait l'empreinte d'une campagne; sa main était serrée sur la poignée d'une épée trop grosse pour lui. Il avait des yeux qui semblaient voir un horizon immense dans une chose proche; et cependant, parmi la foule, il demeurait seul par une sorte d'indifférence à la foule. Quelque chose en lui attendait, et ce quelque chose était une destinée qui, plus tard, devait rencontrer d'autres destinées.

Le soir vint avec la pluie; les routes devinrent des ruisseaux. On vit les cantonnements se former dans les prés, les feux s'allumer çà et là; l'odeur du pain grillé se mêlait à celle des fusées et du plomb. On entendait des litanies, des prières, des chants qui cherchaient à étouffer les cris de la douleur. La terre semblait respirer à grand effort, et chaque respiration faisait tomber des hommes comme des feuilles. Les cloches des villages sonnaient encore, mais ce n'était plus pour la fête; c'était pour la deuil.

Quand la bataille se termina, on fit le compte des morts et des blessés; on calcula la ruine, on mesura la gloire et la honte. Des cercueils, des pleurs, des ordres, tout débordait. Les vivants secouraient les morts, ou du moins couvraient leurs blessures; et parmi les débris de la bataille, on distinguait des objets triviaux: une main d'enfant, un chapeau, une lettre couverte de sang. Ces détails, affreux et naïfs, rappelaient à la pensée la fragilité de la vie et la dérision des grandeurs humaines.