M. Madeleine était donc maire de Montreuil-sur-Mer; il faut tout de suite le dire, et l’on verra que c’est un fait d’importance. Montreuil, en un mot, était content. Lorsqu’on met la tête au dehors, lorsqu’on prend une chaise et qu’on la place sur la place, lorsqu’on sonne la cloche et qu’on marche en avant dans la procession, lorsqu’on voit le beau commerce des fileuses, on se dit dans un petit esprit local, Je suis heureux, j’ai un bon maire; et un bon maire, c’est déjà beaucoup de bien.
M. Madeleine avait élevé cette fortune par le travail et le génie; deux qualités qui doivent, dans une société bien faite, être confondues. Il avait en outre les vertus percées d’un grand cœur. Il avait pris à cœur une misère très réelle, celle des ouvriers. Il avait le sentiment profond de la souffrance humaine, et il avait l’habileté de la soulager. C’était une sorte de vie privée, une paternité industrielle, une bienfaisance organisée. Il avait établi des ateliers, réglé la journée, accordé les salaires; il avait donné un bon exemple d’ordre et d’humanité. La municipalité l’aimait et la ville le respectait.
Ce qui contribua à la popularité de M. Madeleine, ce fut un grand mouvement d’hygiène et d’embellissement. Il avait fondé un hospice, enrichi les écoles, fait réparer les rues, planté des arbres, étudié l’adduction d’eau. Montreuil, jusqu’alors rangée parmi les petites villes provinciales, avait pris un air de prospérité. Le marché s’y tenait avec plus d’éclat; les voitures y circulaient; les ateliers y prospéraient. On murmurait moins, et l’on croyait davantage au possible. L’on disait qu’on avait un maire qui comprenait le bien public.
Pour M. Madeleine lui-même tout cela n’était qu’un noble travail. Il n’aimait point les applaudissements; il voulait les résultats; il mesurait le bonheur aux faits. Son âme se trouvait élevée par l’œuvre, et il n’avait garde d’en demander la récompense. Il était doux sans faiblesse, ferme sans dureté; il savait gouverner. Son secret était ce qu’on nomme un cœur de justice. Il ne faisait point de concessions aux lois, il improvisait des lois. Il était juste et bon à la fois; et c’est là un état rare et grand.
Il faut ajouter que M. Madeleine avait une industrie qui employait une masse considérable d’ouvriers, et qui, par son organisation, par la régularité de la commande, par la propreté, par la discipline, donnait du pain à beaucoup. Cette industrie, c’étaient les fabriques de sucre. La production industrielle, savamment dirigée, apportait du bien à la cité. Ainsi, par le travail et l’ordre, M. Madeleine avait conféré à Montreuil une prospérité matérielle digne d’admiration.
Toutefois, derrière cette figure publique se cachait une histoire plus profonde. M. Madeleine n’était pas seulement un maire éclairé; il avait un passé. Sous cette apparence d’aisance se trouvait un ancien forçat, un homme marqué par la destinée. Il portait le souvenir d’une souffrance qui l’avait transformé. Cette originaire épreuve avait été pour lui l’école d’une pitié infinie; par là, il comprenait ces misères que les autres ne voyaient point. Il avait pris sur lui le malheur du monde et l’avait rendu moins cruel.
C’est ainsi que la bonté de M. Madeleine n’était point une vertu ordinaire; elle était le fruit d’expériences rudes. L’ex-condamné avait acquis une délicatesse d’âme telle qu’il sentait jusqu’aux plus petites infirmités de l’humanité. Il voyait l’ouvrier fatigué qui rentre à la maison, la mère qui manque de pain, l’enfant qui frissonne, et il suppléait. Sa pitié était active, il intervenait, il répartissait. L’action transformait son cœur, et son cœur guidait l’action.
L’on raconte que M. Madeleine, arrivé à la mairie, sut inspirer un grand sentiment de discipline morale. Il exhala parmi les habitants une sorte d’élévation. Les bonnes œuvres se multipliaient; les citoyens, entraînés, comprenaient qu’un effort collectif pouvait améliorer la condition générale. L’on ne se contentait plus des récriminations; l’on travaillait, l’on organisait; on inventait des moyens pratiques pour soulager la misère. Le maire mettait en mouvement une vertu civique nouvelle.
Enfin, si Montreuil fut heureux de l’avoir, c’est parce que M. Madeleine sut allier l’autorité à la douceur; il ordonnait avec bonté et gouvernait par le bien. Les notables l’admiraient, les ouvriers l’aimaient; il fut, pour la cité, un point d’union. Cette figure d’homme public, formée de rigueur et de tendresse, devait jouer un rôle capital dans les destinées qui allaient s’ouvrir devant lui.