Il était une fois, au mois de juin de l'année 1815, une armée qui se trouvait un soir sur une colline et, le lendemain, n'existait plus. Cette armée n'était pas une armée de fantômes; c'était une armée de chair et de sang, de Français surtout, de Français qui avaient fait des prodiges, qui avaient été vainqueurs partout, qui avaient conquis l'Europe et n'allaient pas si mal quand, une nuit, en se couchant campée sur la hauteur d'où on domine Bruxelles, elle eut la fantaisie de se relever plus tard, une fois encore, sur la pente qu'on appelle la plaine et d'aller se battre, pour la dernière fois, sur les terres basses de Waterloo.
Les événements se présentent parfois devant les âmes et devant les yeux humains sous une forme mystérieuse. Les hommes voient des hautes figures qui se dressent, ils les suivent; ils sentent qu'il y a quelque chose en arrière d'elles. Le passé, qui n'est que l'avenir vu au loin, paraît alors sous la forme d'un phénomène. Napoléon, qui avait été partout et qui continuait d'être en quelque sorte partout, revint au pouvoir, et la Providence, qui n'aime pas les retours, se trouvant mise au défi, appela ce qui devait venir. Lorsque l'on étudie les faits historiques, on est surpris de voir combien la logique humaine est impuissante; la sorte d'ironie que l'histoire pratique est prodigieuse.
Napoléon, après Elba, après ces jours d'ombre et d'isolement, était réapparu. La France le trouva. Il avait été absent; il rentra. Cela même fait penser; il y a des choses qui ressemblent à des miracles. Un homme revient devant son peuple et le peuple l'appelle. Comment s'expliquerait un pareil spectacle, sinon par les passionnés attraits d'un passé, par la nostalgie d'une grandeur perdue? Tout cela indispose les géomètres de l'âme; ils veulent des raisons nettes et comptables. Or l'histoire ne se laisse pas mettre au point de leur balance.
On a dit et on dira beaucoup de choses sur la bataille de Waterloo. Les écrivains militaires la discuteront sans fin; les moralistes en feront des dissertations; les romanciers y trouveront des épisodes. Cependant il est une vérité qui dépasse tous les raisonnements: c'est le cœur humain. Et si l'on considère cette bataille non comme une suite de manœuvres, mais comme un ensemble de volontés humaines, on y trouvera tant d'imprévu et tant d'ironie que le plus fin calcul des hommes y est déjoué.
Par une nuit sombre de ce mois de juin, l'armée impériale bivouaquait sur des hauteurs. Les vivres, l'artillerie, tout était disposé comme pour un combat décisif. Mais aux petites heures, tandis que la plupart des soldats dormaient, il se fit dans l'armée une agitation; on reconnut que la situation était périlleuse. Les ordres arrivaient confusément, les états-majors s'affairaient. Les chevaux piaffaient, les hommes bâillaient; la pluie tombait parfois en gros grains, et cette pluie mêlée d'angoisse rendait la nuit plus triste encore.
A l'aube, on vit les ennemis. L'armée anglaise et prussienne, qui avait pris l'offensive, descendait en masse. Le terrain était contre Napoléon; la nature elle-même semblait conspirer. Les chemins boueux retenaient les mouvements, le brouillard cachait les lignes, les communications étaient interrompues; et il fallut engager le combat dans ces conditions fâcheuses. L'opiniâtreté française, toujours prête au sacrifice, fut mise à l'épreuve dans ces journées.
Les heures passèrent; la furie du combat monta. Des bataillons furent brisés, d'autres remplacèrent les premiers, des charges se firent, puis des contre-charges. On eût dit que l'âme de la France elle-même était en bataille. Napoléon, avec son génie de commandement, fit d'invincibles efforts; mais l'honneur et la bravoure ne suffisent pas toujours face aux hasards et aux masses qui se déploient contre un seul. Les coups fatals tombèrent, et lentement la fortune changea de camp.
Après la lutte, la défaite était là. La nuit suivante, l'armée, qui avait été admirable, commença sa retraite. On voit alors des images poignantes: des hommes blessés qui se traînent, des officiers sans ordre, des roulages abandonnés, des fusils jetés. Les routes furent encombrées; la confusion s'amplifiait. Ce qui restait de gloire continuait pourtant à battre le pas; mais la grande œuvre était finie; l'empire des batailles avait vécu son dernier instant.
Enfin, au lever du jour, la plaine qui avait servi de théâtre à tant d'efforts était jonchée de vêtements, d'armes, de morts. Les survivants, couverts de boue et de sang, marchaient comme des ombres. Certains regardaient les cadavres, d'autres ne voyaient que leur propre malheur. Dans ce spectacle d'épouvante et d'abandon, toute la grandeur humaine prise dans sa chute se révélait. Il y avait là, à la fois, le comble du courage et la profondeur de la douleur.