Mignonne, allons voir si la rose Qui ce matin avoit desclose Sa robe de pourpre au soleil, A point perdu ceste vesprée Les plis de sa robe pourprée, Et son teint au vostre pareil.
Las! voyez comme en peu d’espace, Mignonne, elle a dessus la place Las! las ses beautés laissé choir! O vraiment marâtre Nature, Puis qu’une telle fleur ne dure Que du matin jusques ausoir.
Prends donc ce miroir, qui paroit D’un côté tant de soin et foi, D’un autre doigt, d’un autre oeil, Si tu veux vivre et que ta gloire Demande à durer plus qu’un soir, Cueille, cueille la rose aujourd’huy. Cueille la rose aujourd’huy, qui peut estre demain dans sa cendre se changera, et qui sait si c’est toy Qui ne seras plus d’aussi vive couleur.
Quand vous trouverez en vos yeux Ceste beauté, qu’en leurs aspect On croit voir encor Nature aux cieux De l’univers faire le port, Sachez que tout passe et se transporte; Ne vous fiez à rien d’ici bas.
Voyez comme la pâleur d’un face S’ensuit d’un triste et bas dommage; Ne fiez vous point à votre âge, Car le temps vous veut voler, Et l’Amour, qui s’en va jouer Des beautés que vous avez si belles.
Je veux qu’en vain mon cueur soupire Et que mon esperit déplore Ces fleurs que l’on voit et que l’on admire, Puisqu’il faut qu’en fin toute chose Meure et sombre, et que la rose Vienne estre perdue que j’implore.
Savez-vous bien que la beauté N’est qu’un point, et que la vanité Est le plus fragile appât? Prenez plaisir des biens présents, Car l’avenir garde ses vents Qui emportent tout nostre état.
N’allez pas croire aux doux discours Que l’âge fait, car de ces jours Chacun veut estre le vainqueur; Et pour ce, qui trop se confie, Trouve vite sa ruine et fie La gloire et la pompe et l’ardeur.