Pensées

Blaise Pascal

Original language · as published

Quel est le vrai culte que Dieu demande des hommes? — La religion chrétienne est la seule qui nous apprend que l'on doit invoquer Dieu dans l'état où nous sommes, non point dans celui où nous voudrions être: c'est-à-dire que le moyen d'être sauvé est d'avoir la foi, et que la foi se reçoit ordinairement par les sacrements et par la pratique des vertus; et que, comme la foi fait vivre l'âme, il faut user des remèdes sensibles pour la perfection de la vie spirituelle, comme l'usage des sacrements, la lecture des Écritures, la prière, l'humilité et la pénitence.

Les passions ne sont bonnes que quand elles sont mises au service de la raison. — L'homme est essentiellement un esprit affaibli par le péché; la lumière de la raison seule ne suffit pas à le rendre parfait; il faut la grâce. C'est pourquoi la vraie sagesse est la connaissance de notre misère et de la grandeur de Dieu; cet ordre doit être observé: connaître d'abord sa misère, afin qu'on puisse reconnaître le besoin de Dieu.

Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. — Il y a un penchant du cœur vers l'infini, qui ne trouve pas son repos en rien de fini: toutes les choses visibles nous laissent vides, et elles ne sauraient satisfaire la soif de l'âme. Aussi l'homme est malheureux quand il veut trouver son bonheur dans les créatures; il n'y trouve que peine et tristesse, et il ne peut être guéri que par la grâce qui lui découvre Dieu.

Il faut s'empresser de conquérir son salut: — L'on doit travailler à se convaincre soi-même de la vérité; et comme on ne saurait prouver toutes choses à soi-même, il faut néanmoins user des moyens les plus prompts et les plus certains pour se mettre en état de recevoir la foi. C'est pourquoi je dis que la religion ne demande point d'honnêteté parfaite pour commencer, mais qu'elle commence à l'honnêteté, et qu'elle pousse à la perfection.

Le Pari. — Dieu est, ou il n'est pas. Parier qu'il est, ou parier qu'il n'est pas. Le gain et la perte considérables qui en dépendent, qui n'y regardera? Si vous pariez qu'il est et qu'il est, vous gagnez la vie éternelle; si vous pariez qu'il est et qu'il n'est pas, vous ne perdez que peu; si vous pariez qu'il n'est pas et qu'il est, vous perdez tout; enfin, si vous pariez qu'il n'est pas et qu'il n'est pas, vous gagnez peu. Voyez donc l'équation: les raisons de parier pour la foi sont d'un côté nulles, et de l'autre infinies.

Comment se faire chrétien. — Il faut commencer par une pratique extérieure: assister aux sacrements, confesser, communier, prier; et par ces actes l'âme est mise en état de recevoir la foi. Prétendre vouloir être sûr par des démonstrations naturelles est insensé; car pour savoir que Dieu est, il faudrait être Dieu. Il faut donc s'abaisser, feindre la foi si nécessaire, et la pratique vous rendra la foi véritable.

La misère de l'homme sans Dieu. — L'homme hors de la vraie religion est un être chancelant, plein d'inquiétudes, qui fuit la pensée de sa fin; il se divertit pour ne point penser à la mort, et il se plaît à des vaines occupations qui ne lui apportent que trouble et douleur. La vraie consolation est en Dieu seul, et toute autre est trompeuse.

La foi et la raison. — La foi n'est pas contraire à la raison, mais au-dessus d'elle: la raison commande de se rendre humble devant son ignorance; la foi vient en aide à la raison pour lui découvrir des vérités que la seule raison ne peut atteindre. Ainsi l'on doit employer la raison pour examiner les preuves, mais reconnaître qu'elle a ses bornes.

La prière. — Prier, ce n'est pas amener Dieu à notre volonté, mais nous rendre à la sienne. La prière est le moyen par lequel l'âme s'humilie et se rend capable de recevoir la grâce; il ne faut point vouloir qu'elle change Dieu, mais qu'elle nous change nous-mêmes. C'est par la prière que l'on reconnaît sa faiblesse et son besoin de Dieu.

L'humilité. — C'est la base de toute vertu: connaître sa misère, ne rien s'attribuer, et regarder en Dieu notre secours. L'orgueil est la source de tous les maux; il empêche de recevoir la vérité et la grâce. L'humilité ouvre l'âme à la lumière divine et prépare à la véritable sagesse.

La pensée sur le divertissement. — L'homme cherche des divertissements pour ne point penser à sa condition; or ces divertissements sont l'occupation même de sa misère. Le remède est la solitude, la méditation sur soi-même et sur Dieu; c'est là que l'on découvre la vérité et que l'on se met en état de salut.

La grandeur et la misère. — L'homme est à la fois noble et misérable: noble par sa capacité de connaître la vérité et de s'élever vers Dieu; misérable par sa faiblesse, sa mortalité et son penchant au péché. Connaître ces deux faces de l'homme, c'est le premier pas vers la sagesse.

La recherche de la vérité. — Ne t'efforce pas tant de convaincre autrui que de te convaincre toi-même; la sincérité intérieure est la condition de toute vraie adhésion. On doit s'appliquer à former son jugement avec soin, mais toujours avec humilité, se souvenant que l'erreur est aisée et que l'orgueil trompe.

La charité et les œuvres. — La vraie religion se manifeste par l'amour du prochain et par les œuvres de miséricorde; la foi sans les œuvres est morte. On ne doit point attendre de perfection avant d'agir, mais agir pour être parfait: les œuvres disposent l'âme aux dons de Dieu.