Dramatis personae: Thésée, roi d'Athènes ; Hippolyte, son fils ; Phèdre, femme de Thésée ; Aricie, jeune princesse ; Œnone, nourrice et confidente de Phèdre ; Ismène, confidente d'Aricie ; Théramène, confident d'Hippolyte ; Panope, ménétrier, et autres personnages. (La scène est à Trézène.)
ACTE I Scène I ŒNONE, PHÈDRE
Tu vas me laisser, pour quelque temps, Madame,
Et me punir d'avoir été votre amie :
La juste résolution qui vient de naître
Te dit que je dois sortir de ton théâtre.
Peut-être aussi j'ai des yeux qui se trompent,
Et doivent en secret te parler plus que moi.
Tu dois leur cacher tout ce qu'ils te disent,
Car il ne faut pas que j'apprenne ta douleur.
Je viens pour t'avertir d'un mal qui me sollicite,
Et qui bientôt, sans doute, te fera plus sentir.
Je veux, avant que tout soit arrivé,
Te parler en amante, avant que l'on sache rien.
Tu sais combien je t'aime, et quel soin m'en coûte
D'être à ce qu'on nomme une humble et fidèle sœur ;
Je ne te ferai point de ces discours d'amante
Qui flattent toujours le mal qu'on veut corriger.
Je viens te dire le tout, et d'une bouche honnête.
Si je me trompe en cela, pardonne à ma vérité.
Que t'ai-je caché jamais? que t'ai-je jamais dit
Que tu n'aies entendu, et approuvé mille fois?
Je t'ai suivie partout, j'ai tout vu de ton cœur,
Et je t'ai donné le choix de tes plus noirs déplaisirs.
Mais aujourd'hui je crains, et crains avec quelque raison,
Que tu ne viennes à te perdre irrémédiablement ;
Et que, par un torrent de follie & d'aveuglement,
La reine Phèdre ne perde sa noble maison.
Hélas! reprends courage, et chasse ces alarmes :
Penses-tu que pour voir tomber la mer sur nos têtes,
Il faut déjà vous plaindre & nous mettre en larmes?
Ne vois-tu pas que ta main fuit sa vérité?
Tu veux peut-être cacher, & non faire cesser ton crime.
Si la fureur te prend, si le nom de ta honte
Te fait frémir, cède à l'heure au remède,
Et que quelque espoir te console encor un peu.
Je sais que ton esprit a de grands appas,
Mais la gloire est la soeur des vertus qui t'honorent.
Le sang des rois n'est pas fait pour la lâcheté ;
La vertu veut qu'on meure plutôt que de vivre honte.
Enfin si tes soupirs veulent un peu de raison,
Prête un peu d'oreille à des voix qui t'avisent.
Je sais que ton cœur brûle, et ne sait plus parler;
Je sais que ton âme est tombée dans la faute :
Mais il est encore temps d'empêcher l'irréparable ;
Réfléchis, prends conseil ; apprend à te taire.
PHÈDRE
Arrête, perfide nourrice, arrête tes discours ;
Contre un si grand mal tu viens d'ouvrir les secours.
Si tu veux, par ton biais, m'apprendre ce qu'il faut faire,
Apprends donc à cacher ce qu'il faut taire.
Je sais ce que je suis ; ma rage est extrême ;
Mais ce n'est point au monde à m'en apprendre rien.
Va, j'ai d'autres soins ; je puis vivre sans toi ;
Et si j'ai besoin d'amis, j'en sais trouver où croire.
Tu me parles de honte, & tu trembles pour moi :
Que sais-tu, perfide coeur, que ne sache ma foi?
Je te déteste, et te hais de ce que tu m'aimes :
Si j'ai des remords, ils sont doux à ma flamme.
Ne me sers point d'avertisseur, ou viens m'aider,
Si tu veux mieux que ma perte ne soit définie.
Si tu m'aimes, meurs ; si tu crains, va me cacher ;
Mais ne respires point, si tu veux me consoler.