Don Diègue. — Rodrigue, mon fils, où vas-tu ? — Rodrigue. — À l'ancienne terrasse, où l'on va voir les relâches du palais. — Don Diègue. — Rodrigue, je voudrais parler avec toi. — Rodrigue. — Qu'as-tu, mon père ? — Don Diègue. — Fais silence, et prends patience à ce que j'ai à dire. — Rodrigue. — L'on attend. — Don Diègue. — J'ai donc achevé de dire; mais que me dit-on? que mon gendre a l'heur d'être aimé de quelqu'un? que ce quelque chose est le fils du comte? que le roi l'aime? que la reine est la source de son bonheur? — Rodrigue. — Qu'avez-vous, mon père? — Don Diègue. — Je te le dirai, Rodrigue; mais qu'on me laisse. — Rodrigue. — Jésus! Père, que m'ordonnez-vous? — Don Diègue. — Je te parle en roi; écoute-moi. — Rodrigue. — Parlez, mon père. — Don Diègue. — Rodrigue, à la guerre on doit toute la valeur qu'on peut. — Rodrigue. — C'est bien. — Don Diègue. — Et la beauté peut tout commander. — Rodrigue. — Cela dépend des circonstances. — Don Diègue. — Rodrigue, mon cœur est courbé de vieillesse; j'ai passé mes jours à servir mon maître; j'ai combattu pour son sceptre; j'ai fait à son service tant de fois des preuves d'un loyal courage, qu'il me doit quelque bien. — Rodrigue. — Il vous a gardé le premier honneur. — Don Diègue. — Rodrigue, il n'est plus temps de vous apprendre à moi-même. — Rodrigue. — Eh bien! père, dites tout. — Don Diègue. — Tu sais ce que j'ai. — Rodrigue. — Oui, bien. — Don Diègue. — Et combien je suis obligé à votre seigneurie? — Rodrigue. — À moi? — Don Diègue. — À votre seigneurie; à l'amour de Chimène. — Rodrigue. — L'amour de Chimène! — Don Diègue. — Oui, Rodrigue; et en quoi vous êtes-vous conduit envers elle? — Rodrigue. — Comme il fallait. — Don Diègue. — Et de quelle sorte? — Rodrigue. — Avec honnêteté. — Don Diègue. — Et vous êtes son époux? — Rodrigue. — Si je le suis, mon père, je vous dois la vie. — Don Diègue. — Rodrigue, retirons-nous: sur la terre où nous sommes, il faut tenir avant tout à notre honneur.
Don Diègue. — Ô ma douleur! ô mon âge! ô mon état malheureux! que je suis fait pour la plainte! comme mon cœur est plein de ressentiment! comme je vois mon malheur! comme je sens mon indignation! quelle faiblesse! quelle douleur! quel souvenir de ce que j'ai fait! quelles larmes, Rodrigue! — Rodrigue. — Mon père, que dites-vous là? de quoi vous plaignez-vous? — Don Diègue. — De ce que je vois, et de ce que je puis. — Rodrigue. — Quel est ce dessein? — Don Diègue. — Ah! mon fils, il faut parler tout haut. — Rodrigue. — Parlez-bas, mon père. — Don Diègue. — Rodrigue, il faut que tu fasses quelque chose. — Rodrigue. — Je suis votre enfant; mon cœur est prêt à vous obéir; mais dites-moi encor ce que vous voulez. — Don Diègue. — Rodrigue, en vengeant l'honneur de la maison de nos ancêtres, on obtient l'estime du monde entier. — Rodrigue. — Il est vrai, et je l'ose assurer. — Don Diègue. — Mais lorsque l'injure est telle qu'elle vous blesse, il faut la réparer par un coup d'épée. — Rodrigue. — Quand donc? — Don Diègue. — Aussitôt; il faut que le fils venge l'honneur du père. — Rodrigue. — Monsieur, j'agirai selon ce que vous croirez. — Don Diègue. — Va, va, mon fils; sauve ma vieillesse, et rends-moi ma joie.
Don Diègue. — Rodrigue, pense à ton devoir; rappelle-toi la maison de tes ancêtres; songe à la gloire qui t'attend. — Rodrigue. — Je suis prêt, et votre voix sera la règle de mes actions. — Don Diègue. — Je veux qu'on sache que nos succès sont nés de nos services, et non de nos naissances; qu'on n'honore que la valeur, et non les titres. — Rodrigue. — J'entends, je comprends. — Don Diègue. — Va, et que mon nom ne soit point l'objet d'infidélité; que mes vieux ans ne soient point déshonorés. — Rodrigue. — Allez, mon père, je m'en vais. — Don Diègue. — Souviens-toi, Rodrigue, que tout ce qu'on te demandera de plus grand ne sera que ce qu'on doit au courage. — Rodrigue. — Je ne l'oublierai point. — Don Diègue. — Adieu, mon fils. — Rodrigue. — Adieu, mon père.