Alceste, Philippe, Éliante, Oronte, Célimène, Arsinoé, Acaste, Clitandre, Philinte, un Laërte, et d'autres personnages de la même espèce. — Une Appartement chez Célimène.
Philinte. — Que vous êtes heureux, monsieur, si vous avez un peu plus d'agréments que vous ne dites. Je me plains souvent de vous voir être si fidèle à votre humeur que vous ne savez point vous faire plaisir aux dépens des autres, et que vous négligez l'amitié à force d'orgueil; car il faut que l'on dise, pour vous en tenir enfin au vrai, que vous êtes homme à être ridicule à force de se faire admirer.
Alceste. — Que dites-vous là, monsieur? qu'est-ce que vous voulez que j'apprenne de moi-même? Je sais bien, et vous savez bien, et presque tout le monde sait que je suis homme à me défendre d'autrui, et peut-être même à le faire contre lui comme il faut. Mais cela n'empêche pas que je n'ai de la douceur pour mes amis, et de l'affection pour ceux qui me sont propres; seulement, j'avoue que j'ai un tempérament qui me porte à la vérité, et qui me jette dans des dangers plus grands que l'habitude ne permet.
Philinte. — Vous êtes donc homme à dire la vérité, et vous n'entendez point l'artifice des discours; mais la vérité, souvent, est un monstre à qui l'on fait horreur, et il faut tant de soins pour la présenter avec un peu d'agrément, que l'on est obligé de se servir quelquefois de douces paroles et de délais pour la faire entendre.
Alceste. — Vous faites bonnes raisons, Philinte, et encore vous me les faites avec un ton qui me plaît. Mais encore que je convienne qu'on doive user de douceur lorsqu'il s'agit de consoler ou d'instruire, je ne puis souffrir qu'on dise autrement que l'on pense; et il me semble que ce masque d'amitié par lequel on couvre si souvent l'hypocrisie, est un crime qu'il faut punir.
Philinte. — Ah! monsieur, vous allez aux excès; et je ne sais si vous êtes plus ridicule à vouloir quantité de choses qui sont impossibles à la nature humaine, ou plus dangereux à vous-même en vous mesurant avec tout le monde. Vous me parlez de punir l'hypocrisie; mais qui la punira? la société n'est faite que de petits mensonges et de politesses, et nous ne pouvons vivre sans nous en servir.
Alceste. — C'est que vous croyez vivre, et que vous vivez pour être à l'aise; mais enfin, moi qui hais la tromperie comme un affront à la vertu, qui ne puis souffrir qu'on me craigne plutôt qu'on ne m'estime, et qui demande que l'on soit sincère en toute sorte, je cherche à me défaire d'une foule de gens qui m'étouffent de leurs flatteries. Si je dois vivre au monde, je veux y vivre selon mes lois, et non selon leurs usages.
Philinte. — Monsieur, votre sincérité est une belle chose, et elle a de l'éclat; mais la société est un art où l'on doit se plier, et il faut ménager les cœurs pour éviter des querelles inutiles. Ne vous exposez point à perdre des amis, et souvenez-vous que la plus grande vertu, quelquefois, est de savoir passer sur de petites fautes.
Alceste. — Vous me conseillez de m'amollir; mais je suis né pour être franc. J'aime mieux être maudit pour avoir dit la vérité, que d'être aimé pour avoir menti. Quant à perdre des amis, je leur donne volontiers congé, et je prétends n'être point en faute si je sacrifie l'opinion générale à la droiture de mon âme.
Philinte. — Eh quoi! vous voudriez être chrétien d'un autre monde? Vous voulez être la vérité incarnée, et vous plaignez si vous n'êtes pas applaudi de tout le monde. Croyez-moi, monsieur; il y a une extrême différence entre la vertu et le fanatisme; et je vous prie de modérer votre humeur pour vivre en paix.