> Ces nymphes, je les veux perpétuer. Si clair et si frais, si calme et si lourd de senteurs, Elles passent, pareilles enfin à ce que l'on rêve; Mais l'on sait qu'elles sont d'êtres réels; pourtant, Afin que de celles-ci la trace soit plus pure, Je veux que le rêve en soit le constructeur — Elles passent, parmi des pins, parmi des ormes et des saules, Elles passent, — et s'en vont, toutes, effleurant les herbes et les pierres; Je veux, pour nommer cette scène, la nommer: Chute, car une humble goutte d'eau du toit Se pose sur le penchant d'un toit, et tombe. Une fille passe, une autre passe, un souffle passe, Et tout s'apaise; et l'on n'entend plus que l'eau, et l'on n'entend plus que l'ombre. Si j'ignore quel rang du rêve elles tiennent, C'est que le songe et la chose indistinctement s'attachent A mes sens; et je ne puis remettre en ordre la classe de mes impressions.
Pourtant, sur mes doigts s'attardent de tièdes rosées, Et j'ai dans la bouche une demi-saveur d'amandes, Comme si, sous mes doigts, la peau d'une jeune fille avait Frissoné; et j'entends, à ma droite et à ma gauche, un rire Lointain, — un rire discret qui produit en moi un secret désir. Et j'entends chuchoter des voix, et palper des mains, Et des pas qui glissent, et du linge qui remue. Et les arbres ont mêlé leurs bras transparents et leurs plis, Comme une entière nuée qui marche, blême et lente.
J'ai vu s'ouvrir, dans la futaie, des clartés de voiles, Des voiles blancs qui se gonflaient et retombaient; et des pieds Nus venant, sans bruit, effleurer le gazon odorant. J'ai cru voir, dans ce mouvement, l'ombre chasser la clarté, Et la clarté renaître encore, comme un battement d'ailes; J'ai cru voir, sous la plume des cygnes, des plis de soie; J'ai cru voir des bras. Et j'ai voulu, comme on veut aux songes, les tenir.
Oh! je me rappelle, — un bras léger s'appuyait contre Ma joue; et j'entends, je devine encor, le faible bruit fait Par un sein qui respire avec sa molle tranquillité. Et je voudrais, désormais, connaître le nom de celle Qui posa sa main fraîche au coin de ma bouche, — ou bien qui, En passant près de moi, me lança cette ceinture au loin; Car, lorsque je me tourne, elles n'ont plus rien qu'une odeur, Et tout disparaît, et je crois que rien ne fut.
Et pourtant quelque chose demeure: une petite soif, Un goût de miel, un parfum, un pli dans un tissu, Un écheveau de cheveux, un anneau d'ivoire au doigt; Quelque chose, — une image, un songe, un point de couleur Que les yeux peuvent suivre et que la main peut suivre aussi. Ainsi, cette heure d'oubli s'attache, et devient mémoire; Ainsi, la nuance d'une bouche parfois me hante encore.
Car elles revenaient, souriantes, et s'asseyaient Près des pierres chaudes, et leurs voix s'étiraient en chansons, Et elles chantaient de leurs voix claires des mots simples et beaux, Qui, comme des colliers, pendaient longtemps à leurs cous. Elles se baignaient; et l'eau tremblait; et l'onde, en courant, Dessinait des yeux d'or sur le tapis des saules; Et je demeurais là, muet, ébloui, et je regardais.
Mais je veux les peindre selon mon désir, — et pour cela Je veux, non point les prendre dans la nature, mais les garder Dans le cristal d'une pensée où leur forme soit plus sûre; Car le monde est vagabond, et l'image, si voluptueuse, S'enfuit; il faut la saisir et l'arrêter comme un songe. Aussi, je prends ma lyre, et je tisse autour d'elles des mots Qui soient de soie, et de perles, et d'herbes, et d'argent, et de fumée.
Et maintenant que je me tourne, je crois qu'elles sont loin, Qu'un souffle les emporte; et j'entends, dans la plaine, Un bruit de lointains sabots qui s'éloignent et qui meurent. Mais je sens en mon cœur une langueur qui demeure; Et je voudrais appeler encore, mais ma voix meurt; Et la prairie reste opaque, et les arbres restent fixes, Et l'air semble, tout entier, pleurer sans larme et sans voix.