La maison Vauquer était située rue Neuve-Sainte-Geneviève, au coin de la rue d'Arbalète. C'était une vieille maison à trois étages, avec boutique au rez-de-chaussée; une inscription à demi effacée indiquait qu'autrefois elle avait été une auberge. On y entrait par une petite cour, tacitement déposée par la fantaisie du propriétaire, qui y avait fait élever un escalier extérieur conduisant à la porte d'un appartement du premier étage. La boutique, qui donnait sur la rue, n'avait plus pour locataire qu'une vieille mercière, et, de temps à autre, un empoussiéreur; on voyait, à travers la vitrine, des liasses de dentelles fanées et de vieux rideaux; la porte vitrée était toujours ouverte, et l'odeur du linge ressortait jusque dans la cour.
L'enseigne, qui s'était quelque peu dégradée, portait ces mots: «Maison Vauquer, pension pour dames et jeunes gens, prix modérés.» L'apparence intérieure était d'une simplicité triste: une antichambre carrelée, une rampe d'escalier de fonte noire, des murs blanchis, des chaises de paille, des estampes jaunies au-dessus des portes, un fourneau en fonte au milieu du salon, sur lequel s'étalait, l'hiver, un amas de casseroles et de récipients divers. Tout cela promettait le calme, la régularité, et la misère domestique sans éclat.
Madame Vauquer, la propriétaire, était une femme d'une cinquantaine d'années, à la figure ronde et pâle, à la démarche placide, et dont la physionomie exprimait une résignation sans amertume. Elle portait constamment une coiffe et un châle qui lui donnaient l'air d'une femme rangée et économiquement sévère; mais il se lisait dans son regard quelque chose de bon et de faible, qui savait compatir aux destinées mauvaises. Son mari était mort depuis quelque temps; elle continuait la maison pour assurer son existence et offrir un asile à quelques-unes de ses parentes.
Les pensionnaires se composaient de personnes d'âges et de conditions différentes, mais toutes unies par une médiocre fortune et un goût pour la tranquillité; on y voyait des petites fortunes, des femmes veuves, des étudiantes, et quelques jeunes gens en débutant la carrière. Parmi eux se trouvait le père Goriot, un vieil homme rasé et chauve, qui portait une blouse usée, et dont la figure ridée témoignait d'un passé de labeur. Il était arrivé dans la maison depuis plusieurs années, et sa présence entretenait autour de lui les commérages et la pitié.
Goriot avait été autrefois un riche fabricant de vermicelles, dont la prospérité - due à une industrie simple et laborieuse - lui avait permis d'acquérir, par économies patientes, une fortune considérable. Retiré après des années de travail, il s'était dévoué entièrement à l'éducation et au bonheur de ses filles, à qui il avait donné la meilleure position possible. Mais le temps et les circonstances avaient peu à peu changé la situation: les filles, une fois établies, avaient perdu toute reconnaissance, et le vieux père, dépouillé de la plus grande partie de sa fortune, vivait dans l'oubli et l'abandon, réduisant ses besoins au strict nécessaire pour satisfaire les plus coûteuses lubies de ses enfants.
La déchéance du père Goriot constituait un des récits les plus touchants de la pension: on racontait avec émotion comment il avait vendu ses effets, hypothéqué ses meubles, et travaillé autrefois pour satisfaire les caprices de ses filles élégantes. Il ne se plaignait jamais; son visage reflétait une affection sans bornes, et sa conduite, pleine de douceur, enchantait tous ceux qui pouvaient encore voir en lui la trace d'un passé autrefois brillant. Mais, malgré les bons soins de Madame Vauquer et la sympathie de quelques pensionnaires, il subissait les affres de la misère morale bien plus que de la gêne matérielle.
Parmi les jeunes gens de la pension se trouvait Eugène de Rastignac, un étudiant en droit, originaire d'une famille de province. Il venait à Paris avec des espérances et des illusions; la grande ville, avec ses brillantes perspectives, devait lui offrir l'occasion d'entrer dans le monde et de faire sa fortune. Sa figure sérieuse et son regard pénétrant attiraient l'attention; il était pauvre, mais fier, et n'ambitionnait que d'élever sa condition par son mérite et sa persévérance. La maison Vauquer, pour lui, était un point de départ vers une vie plus active et une connaissance de la société parisienne.
Les conversations à la pension tournaient souvent autour des affaires, des héritages, et des alliances. On y parlait de la comédie humaine, des amours contrariées, et des projets d'avenir. Chaque pensionnaire avait son histoire: quelques-uns gardaient le regret d'un succès perdu, d'autres la nostalgie d'un amour déçu; mais tous partageaient la même existence calme et mesurée. C'était comme un petit monde clos, où les destins s'effleurent et se séparent sans bruit, et où la misère et la vanité se rencontrent sans se confondre.
Ainsi commençait la vie dans la maison Vauquer, scène des petites passions humaines, où Balzac allait peindre, avec minutie et réalisme, les caractères et les intrigues qui composent la société de son temps. Le portrait du père Goriot, figure emblématique de l'abnégation et de la douleur paternelle, s'y dessinait dès les premiers jours, préparant les drames et les révélations qui allaient suivre dans les pages du roman.