Gargantua, Chapitre I (Prologue)

François Rabelais

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Il n’y a pas si long temps que men, m’en serez accordé, dévotement que je commençay à lire le livre de M. Alcofribas Nasier, lequel avait pour singulier subject de contenir l’Histoire et Cronique de Pantagruel, Roi des Dipsodes, et d’iceluy livre faisoit ce qu’il luy plaisoit, tant étoit la matière grosse et graillonneuse, et au plus beau point plein de choses fort plaisans et divertissans.

Comme je dis, je m’en allois un beau matin (ayans pris un peu de repos et du matin) à la ordinatrice de mon corps, qui est la bouche, et aux deux escholes, lesquelles me donnent science et conjurent mes esprits: je pensois à mon bon plaisir; et la cause pourquoi, souvenance m’est venue que je dois rapporter en un mot les affaires de ce petit livre.

Je veux donc par bref récit dire comment je me trouvay à la lecture de ce livre, et aussi comment je fus donné par la besogne d’écrire ce que j’ai veu, et combien j’y ay trouvé d’invention et de follie: tout ce me sert de préface. Car n’ayant eu dessein d’en faire plus, sinon que la lecture m’y porta, si veux que tous ceux qui auront déplaisir ou plaisir à ces mesnées, sachent que je ne les attira à cela par loyer, né par commandement; mais seulement pour ce que la verge de mon courage m’a remis en devoir de narrer les choses lesquelles j’ay veu.

Il n’est point besoin de s’échauffer en ces matieres d’érudition, car ce livre est tout plein de plaisirs et de folles inventions: qui en voudra rire, il rira; qui n’en voudra rire, il s’en peut passer. Et pour ce que le sujet m’a semblé bon, j’ay pensé estre permis d’en mettre icy quelques parties, et comme qui voudra ramasser ce que la loix de la conversation permet.

Si l’on veut scavoir quelle est la cause qui m’a donné appetit d’écrire, je diray en deux mots: c’est que voyant la masse et grosseur dudit livre, et la façon de la narration, j’ay cru que plusieurs des choses y contenues méritoient estre mises en meilleur ordre et présentées à la comprehension de la jeunesse, qui est plus aisée à estre menée par lettres plus nettes et exprèses.

Ainsy donc, je me suis entreprins de réduire en meilleur langage certaines parties, non pour corriger le stylo de l’auteur, mais pour en rendre le sens plus clair à ceux qui n’ont loisir d’errer en longues digressions. Je ne prétends rien niveler de la grandeur de l’invention; je ne fais que clarifier et exposer, à la manière d’un lecteur qui ramasse et parde.