Je veux peindre l'homme tel qu'il m'a paru; et si, selon l'usage, je commence par le commencement, le commencement véritable est de dire combien il est difficile de se peindre soi-même.
Ce n'est pas que je croie devoir m'excuser d'une faute; mais je n'entreprends point une action commune, et le détail d'une vie, livré à la critique, est une chose si peu usitée qu'il est nécessaire d'en avertir. Aucun des hommes que j'ai vus ne m'a paru se regarder comme un spectacle; et quand quelqu'un se serait observé, qui donc l'aurait cru? Un homme peut-il jamais être l'objet du regard d'un autre sans paraître tout autre qu'il n'est? Ceux mêmes qui méditent sur eux-mêmes ne voient d'ordinaire qu'une faible partie d'eux; et qui se connaît entier, puisque chacun n'a d'autre règle que soi-même?
L'œil du public porte un jugement rapide et imperceptible: il s'attache aux actions visibles, il devine le semblant, et ne pénètre pas dans les causes secrètes. L'ami, qui croit connaître, juge ordinairement des dispositions par les effets; il suppose la cause aux conséquences, et il attribue au penchant la même raison qui a produit la conduite. Ainsi on jalouse les actions mêmes et l'on s'en offense comme si elles étaient des traits du cœur.
Si je veux donc raconter ma vie telle qu'elle est, je dois d'abord me bien connaître, et puis me bien faire connaître. Mais qui me dira mes pensées les plus cachées? Celles que je tairais même à moi-même? Celles qui m'ont fait agir et que j'ai feintes pour tromper? Celles que la honte entreprend de dissimuler? Comment rendre enfin l'homme tel qu'il est, et qui ne se démontre que par toute sa conduite et par tout son être?
Je sais bien que mon dessein est difficile; je sais aussi qu'il est périlleux: à l'avantage d'exposer les fautes je risque la honte; à l'utilité d'instruire je risque de me séparer des hommes. Mais il me semble que, dans ce siècle d'apparences, il est nécessaire qu'un homme ose dire sa conduite et ses sentiments tels qu'ils ont été; il faut qu'enfin un cœur humain s'ouvre sans feinte.
Je ne prétends point passer pour plus parfait que je n'ai été; je veux montrer mes défauts pour en rendre l'exemple utile; je veux faire voir que je n'ai rien voulu cacher, afin que mon récit paraisse sincère. Ce n'est pas la perfection que je veux peindre, mais la vérité d'un homme qui a souffert, aimé, ergoté et douté.
Je commence donc par mes premières années, qui furent simples et sans histoire; mais c'est dans la simplicité que se montrent les premières dispositions de l'âme; c'est en elles qu'on peut découvrir le germe des habitudes ultérieures.
J'ai vu le jour à Genève, le cinquième jour juin de l'année 1712. Mes parents, modestes et laborieux, me séparèrent de leur souci et de leurs désirs pour me confier aux livres et aux soins de la religion et de la société. Ma mère, dont le courage n'était pas commun, mourut peu de temps après mon baptême; et je fus élevé par ma tante, femme rangée et pieuse, qui me donna les premières notions de la foi et des mœurs.
Mon enfance fut pleine de petites aventures et d'impressions vives; je fus d'un tempérament sensible et d'un cœur mobile, propre à recevoir les premières formes des passions. Les jouets et les récits de ma nourrice m'attachaient à l'imagination; et l'ardeur de mes désirs me faisait pressentir les plaisirs et les peines qui me devaient plus tard être nécessaires.
J'appris à lire fort tôt; les livres me séduisirent; mais c'était la poésie et les histoires qui me charmaient. Bientôt je ressentis le besoin d'agir et non pas seulement de savoir; et mon esprit, plein d'impatience, s'ouvrit à l'étude avec un goût mêlé d'inquiétude et d'ambition. Ainsi s'ouvraient les premières scènes d'une vie qui devait être agitée et pleine d'alarmes.