La Nuit de mai

Alfred de Musset

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— Ô souvenirs! s'écriait-il, vous êtes beaux, vous êtes saints, mais vous me faites mal. Vous rappelez un âge où l'on croyait au bonheur; vous ramenez les passions qui m'ont déchiré le cœur; vous me remettez au visage les larmes que j'ai versées, et je sens qu'il y a des blessures qui ne se referment point. — Et qui donc, dit le doute, t'a dit que la douleur te guérissait? N'as-tu pas connu d'heures si douces qu'elles ne laissaient même pas de cicatrice? — Ah! répondit l'angoisse, j'en connais, mais elles sont mortes; et de quelle sainte main m'a-t-on donné ces fleurs? Elles s'en vont, elles se perdent comme un rêve qu'on oublie.

Je voulais te dire ces choses, ô Nuit, et je me taisais. Mon âme, qui me souffle, se taisait aussi; et je restai longtemps entre l'espérance et la peur, comme l'oiseau troublé qui balance son vol entre deux branches. Tout à coup tu m'as semblé bénie, et je me suis écrié: — Ô nuit! sois mon amie. — Mais tu m'as répondu par un souffle glacé; et ton silence m'a fait voir l'infini, et l'infini m'a fait frissonner.

Quand je songeai que le monde est une tourmente où l'on n'entre que pour y souffrir, quand je vis ces destins qui semblent tissés par des mains sans pitié, j'eus envie de crier et de briser mes chaînes. Quel est celui qui a le pouvoir de diriger nos jours? Quel est celui qui, du haut de son trône, a jeté sur notre tête ce mélange de joie et de peine? Il y a des moments où l'on voudrait se croire immortel, et d'autres où l'on désire ardemment disparaître.

Ô pouvoir suprême! si tu veux nous épargner, fais-le vite; si tu ne veux point, arrache-moi promptement ce cœur, afin que je ne sente plus ni l'espérance blessée, ni le remords qui me poursuit. J'ai cherché dans le monde une main qui pût me consoler; j'ai cherché un regard qui m'aimât sans reproche; j'ai trouvé des caresses, mais pas d'âmes; j'ai trouvé des amis, mais je n'ai pas trouvé un frère.

Parfois l'on croit apercevoir une étoile qui nous sourit; on la suit, on la rejoint; et ce n'est qu'un rayon qui s'éteint, un éclat qui meurt. Le bonheur, ainsi qu'une douce fuite, passe, et nous restons seuls avec notre regret. Ô souvenirs! vous êtes comme ces fleurs que l'on cueille pour en garder l'odeur: elles flétrissent, et l'odeur même s'en va. Nous ne sommes que des voyageurs qui portons dans nos mains des images que le temps efface.

Pourquoi la vie est-elle une si cruelle leçon? Pourquoi nous instruit-elle, sinon pour nous rendre plus sensibles à la douleur? Peut-être que les maux que nous souffrons ne sont que des préparations à une lumière meilleure; peut-être que nos larmes arrosent le sol où germera un jour la paix. Mais qui me rendra la jeunesse où je croyais toujours? Qui me rendra ces matins où tout était possible et où je n'avais pas encore appris la peur?

Je demande au silence, et le silence me répond en songe. Il me montre les saisons qui se succèdent, et les espérances qui naissent et meurent comme les fleurs. Il me dit que tout passe et que le cœur humain n'est qu'un instrument qui se brise; mais il me dit aussi que, dans la brisure, quelquefois s'élève une note inconnue et douce. Ainsi, peut-être que dans ma douleur même il y a un germe de cantique.

Adieu, ô nuit! je ne puis plus rester auprès de toi. Tu m'as appris, avec tes étoiles froides, la mesure du destin. Va, je reprends ma route; je porterai toujours ce secret que tu m'as confié: la conscience d'un mal sans remède et l'espérance d'une paix future. Si jamais je reviens à toi, ce sera pour demander encore; mais pour l'instant je m'en vais chercher la lumière parmi les hommes.