La Mort du loup

Alfred de Vigny

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Un matin, au sortir de l'hiver, un loup, vieux et laid, était tombé dans un fossé où les eaux avaient formé glace puis avaient rompu sous son poids; la bête, en se débattant, s'était blessée et n'avait pu se tirer de ce guet-apens. Les paysans le trouvèrent là, haletant, sans force, couvert d'une neige souillée; ils l'entourèrent, le montrèrent aux enfants comme un trophée, et le rossèrent jusqu'à ce qu'il rendît le dernier soupir.

Ils l'emmenèrent au village, le pendirent à un gibet pour le montrer aux passants; on fit fête, on porta la nouvelle aux hameaux voisins. Pourtant, au milieu des rires et des chants, il y eut un homme qui s'arrêta devant la bête et pâlit. C'était un vieillard, chasseur naguère, qui avait combattu maints loups de sa jeunesse; il examina la dépouille avec une sorte de respect douloureux.

Il dit : « Ce loup a vécu; il avait des déboires, des famines, des blessures comme nous. Voyez ses dents usées, sa peau arrachée; il n'y a plus de fourrure pour lui donner l'apparence hideuse qu'on lui prête. Pourquoi l'avons-nous chassé? N'était-ce pas le ciel qui l'avait poussé là? ». Les autres haussèrent les épaules et répondirent par des plaisanteries; mais le vieil homme resta pensif.

Plus tard, dans la soirée, il revint seul près du gibet. La lune éclairait la neige et la tête du loup, et les crocs blancs semblaient sourire. Le vieillard s'agenouilla, prit la tête entre ses mains rugueuses, et la bête n'étant plus, il lui parla comme à une âme : « Adieu, compagnon de mes courses; nous étions ennemis par nécessité; l'un et l'autre avons tué pour vivre. Repose en paix. »

Les paroles du vieillard touchèrent un jeune garçon qui les avait entendues et qui, le lendemain, raconta l'entretien à son institutrice. Celle-ci, émue, fit lire l'histoire aux enfants, et la nouvelle se répandit bientôt à travers tout le canton. On se prit à réfléchir sur la haine que l'on portait aux loups, à la brutale joie du peuple qui détruit. Les jeunes imaginaient une autre justice, plus douce.

La Mort du loup devint ainsi une sorte de fable moderne: on y vit non seulement la fin d'un animal, mais la révélation d'une miséricorde possible chez les hommes. Ceux qui avaient crié victoire apprirent à contenir leurs jurons; ceux qui avaient aimé la chasse se souvenaient maintenant que la vie sauvage a ses droits. Le vieux chasseur, lui, passa ses derniers jours en paix, convaincu d'avoir rendu à un ennemi la portion d'honneur qui lui revenait.