Candide, ou l'Optimisme — Chapitre 1

Voltaire

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Il y avait en Westphalie, dans le château de M. le baron de Thunder-ten-Tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les mœurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le jugement assez droit, avec l'esprit le plus simple ; c'est, je crois, pour cette raison qu'on le nommait Candide. Les anciens domestiques de la maison le regardaient comme un jeune homme fait pour toutes sortes d'honnêtetés ; il était naïf et bon, et ces deux mots veulent tout dire.

Il avait été élevé dans ce château, et il y vivait en un bonheur innocent. Le château était propre, les jardins bien tenus, les meubles propres ; les domestiques conduisaient leurs affaires en ordre et avec décence ; enfin l'harmonie d'un beau ménage et d'une bonne éducation régnait dans cette maison. Les repas se faisaient en commun ; les repas étaient simples ; la table était franche et joyeuse.

La jeune personne dont il était amoureux s'appelait Cunégonde ; elle était la fille unique du baron. Elle avait les grâces que la nature donne, et avait appris à danser, à chanter, et à parler hautement sa langue maternelle. Elle était jolie, spirituelle et charmante ; Candide, qui n'avait jamais vu le monde, s'éprit d'elle avec toute l'innocence d'un jeune cœur élevé dans le même foyer.

Dans le même château vivait un philosophe nommé Pangloss, qui enseignait la métaphysico-théo-cosmolo-nigologie. Il prêchait partout, dans la salle, dans le jardin, dans la chambre, la doctrine consolante que nous vivons dans le meilleur des mondes possibles. Pangloss établissait que tout était enchaîné par une harmonie nécessaire : les rivières coulaient où il fallait, les instruments étaient accordés, et les êtres étaient disposés par la sagesse infinie pour produire le maximum de bonheur.

Pangloss, qui était fort adroit en raisonnement, et qui donnait des réponses positives à toutes les questions, soutenait que, puisque tout avait été fait pour une fin, la plus parfaite des fins ne pouvait exiger que la meilleure des dispositions ; ainsi, expliquait-il, ce château, avec ses pommiers et ses pelouses, était la meilleure demeure qu'on pût désirer, et Cunégonde, avec ses attraits, était la perfection même de la création. Candide, soumis à ces leçons, ne songeait guère à mettre en doute la vérité de ces assertions.

La simplicité de Candide, jointe à l'autorité de Pangloss et aux agréments du lieu, le rendait heureusement content. Il aimait tout de bon ; il trouvait des perfections partout. Les actions, les objets et les personnes lui semblaient conçus pour produire un ordre admirable. Il croyait que les écrivains qui disaient le contraire étaient mal informés, et il vivait dans la confiance entière qu'il existait une harmonie universelle et bienveillante gouvernant toutes les choses.

Cette manière de voir la vie assurait l'innocence de ses désirs et la droiture de ses espérances. Quand il regardait Cunégonde, il voyait dans ses yeux la promesse d'une destinée heureuse. Quand il regardait le baron et la baronne, il ne remarquait que l'affection paternelle et maternelle. Les mauvaises nouvelles, les malheurs lointains, les souffrances du monde, tout cela paraissait du ressort d'un autre ordre d'idées, lointain et souvent incompréhensible pour un cœur élevé dans une telle tranquillité.