Candide, ou l'Optimisme — Chapitres II–III (extraits)

Voltaire

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Candide fut chassé comme un chien. Il erra donc, inconsolable, et ne sachant où aller; il se promena deux jours entiers sans manger; enfin il épuisé et le cœur dévoré d'amertume, il alla se mettre sous un arbre et s'endormit. Il fut réveillé par un vieux bourgeois de Hollande, qui s'entendait à tirer de l'aiguille et à faire des ciseaux; il le prit en compassion, lui donna à manger, l'enveloppa d'un manteau, et lui procura un lavement: il soigna sa vertu et sa santé. Candide, dit-il, vous êtes bien jeune pour être si malheureux; vous m'avez l'air d'un honnête garçon. Le vieux le pria de raconter sa vie; il lui conta sa naissance, sa bonne éducation, ses amours, son expulsion du château pour un baiser, et la conduite dont il avait été victime; enfin il dit le fond de son cœur, qu'il croyait à tout ce qu'on lui avait appris, et qu'il était persuadé que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Le vieux bourgeois écouta attentivement, et, quand Candide eut achevé, il l'emmena dans une maison du village; il fit quérir un habit convenable, et le faisoit assister d'un mercier pour se remettre en état; il l'instruisit de l'usage de l'argent, et lui parla des moyens d'épargner et de se sauver par le travail: il lui dit enfin qu'il fallait se remettre en chemin sans perdre de temps. Candide resta quelque temps chez le vieux qui le nourrit et le fit travailler, et qui lui donna enfin quelque argent pour aller son chemin. Il l'engagea surtout à se méfier des voyages à péripéties inutiles; mais Candide, plein d'une noble curiosité et encore ému du souvenir de Cunégonde, reprit la route.

Bientôt l'on vit arriver des dragons de la garnison voisine; on conscripta les passants; Candide, qui allait à la prochaine ville, fut pris pour veston, et on le pressa tellement qu'il n'eut pas le temps de se défendre. Il fut emmené au galop, mis au régiment de la Bulgarie, et forcé de prendre une vie militaire. On le fit réparer son habit, on lui donna une arme et un commandant; on le mit au poste sous un froid et des misères infinies. Candide, qui n'avait jamais connu la guerre que par des images et des hypothèses, se trouva bientôt dans des scènes qui surpassaient ses pires terreurs; il vit la cruauté, la trahison, la famine, et des morts atroces; il sentit la chaleur de la poudre et le froid de la neige, l'horreur des campagnes, et la nécessité de tuer et d'être tué.

La guerre entre les Bulgares et les Abares fit rage. Candide vit un jour une charge si terrible que la terre en trembla; il vit l'armée ennemie tomber comme des arbres abattus; il vit des cavaliers rompus, des hommes broyés, des bêtes éparpillées, des cris et des hurlements épars. Il souffrit d'atroces fatigues; on lui donna peu de pain et de beaucoup de coups; il fut témoin de l'atrocité des chefs, de la lâcheté des soldats et de la stupidité des ministres. Ses idées optimistes furent mises à très rude épreuve; il vit que ses misères n'avaient point de fin, et qu'il n'y avait pas de raison suffisante pour que tout fût pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Enfin un matin, la division où se trouvait Candide fut attaquée par des ennemis qui la semblèrent plus nombreux qu'elle ne pouvait soutenir; on fit une déroute; Candide fut renversé et piétiné; à la suite du carnage, il demeura sans sens et fit semblant d'être mort. Lorsqu'il rouvrit les yeux, il trouva autour de lui des cadavres et des blessés; il retira un grand nombre de blessures; il vit que beaucoup de morts n'étaient point encore enterrés; la putréfaction commençait, et l'air était infect. Candide se traîna enfin hors du champ de bataille, honteux et malade, chargé de l'horreur de la guerre et du dégoût de l'humanité.

Il erra quelque temps, se trouva réduit à mendier et à vendre ce qui lui restait; il fut sauvé enfin par un Portugais qui le prit en pitié et le recouvrit jusqu'à la guérison. Candide, qui avait été fortime et qui avait tout perdu, remercia son bienfaiteur; il prit résolution de chercher Cunégonde, et de ne point revenir à la cour de Thunder-ten-tronckh, où, disait-il, il avait appris ce qu'était la vanité des grandeurs et la cruauté des hommes.