Madame Bovary. Première partie. Chapitre I

Gustave Flaubert

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Nous étions à l'étude. Le maître, un grand garçon maigre, sauté des mots avec une baguette sur son pupitre, pour nous faire écrire droit; il avait de petites lunettes rondes qui lui donnaient un air d'inconfort et se promenait dans la classe en relevant sa voix d'une façon singulière, comme un moulinet, quand il prononçait les mots difficiles. Il était toujours proprement frisé et portait un collet de toile blanche; il avait de longs sourcils noirs qui se rejoignaient presque, et ses yeux avaient l'air d'un homme qui souffre sans se plaindre.

C'était là une bourgade toute plate, avec des maisons à pignons, qui respiraient le lait et le fumier; on voyait de loin son église grise, où il y avait un clocher en pavillon; une grande route droite, bordée d'ormes, y menait comme à une place publique; on entrait dans la ville par un pont de pierre qui en s'avançant jetait sa première ombre sur la rivière; de petits coteaux couverts de pommiers lui faisaient une ceinture verte.

Le père Rouault, qui était de la première force, avait mené toute sa famille là pour chercher une place. C'était un brave homme, bon comme une image, mais qui ne savait lire que son catéchisme; il chantait l'Évangile avec une voix de basse, et réparait ses sabots le dimanche matin pour faire parade en ville. Il s'appelait comme tous les paysans: Rouault et sa femme était plantureuse et rousse, toujours en tablier, ayant un regard tranquille et bonhomme.

Charles, enfant, fut peu distingué par la vivacité; il était doux, un peu lourd, et sa physionomie exprimait une constance sans éclat. Il n'avait point d'aptitude remarquable; ses camarades le moquaient de son visage qui semblait toujours souriant et d'un air peu vif; cependant il travaillait sans bruit, et arrivait à comprendre les leçons que le maître expliquait lentement. Sa mère, qui le dressait avec patience, le croyait fort et sage.

À neuf ans il fit son premier tableau commun, et l'on remarqua qu'il était attentif plus qu'instruit; son comportement était plein d'obéissance; il assistait aux offices avec un respect mécanique. Quand il eut l'âge d'apprendre l'écoper, on l'envoya chez un pharmacien pour y être commis; mais il ne trouva point d'attraits à ces préparations, et la science empirique ne l'excita guère.

Ses succès furent modestes; cependant la rumeur de sa nature calme parvint jusqu'à un médecin de la ville voisine, homme sévère et de bonne réputation, qui n'avait point d'enfant et qui conçut pour lui une sorte d'amitié. Il le prit pour pupille, lui donna des notions scientifiques, et lui imposa une discipline exacte; Charles s'y conforma sans effort apparent, ruminant sa besogne comme une destinée.

Ainsi commença sa carrière médicale dans la petite province. L'enseignement qu'il reçut était rude mais régulier; il trouva dans cette existence monotone un refuge contre l'agitation des passions. Les premières impressions de son esprit furent d'une couleur douce et terne, et son avenir se dessina sans éclat, à l'image des campagnes où il avait grandi.