Le cheval de Monsieur Homais, atterrant un bond sur un tas de fumier, s'était mis à reculer en grinçant; on avait crié; Charles s'était retourné, et sans s'expliquer, il avait tiré son cheval de l'attelage pour l'atteler au chariot. On remit tout en place, on repassa, et la foultitude reprit sa marche. La route montait assez vivement; des foules compactes, des chapeaux ronds, des bras nus, des chemises blanches, des ceintures de cuir, des bouquets agités comme des étendards, encombraient les bords des fossés; on sentait des haleines, des sueurs, des relents de tabac, d'eau-de-vie, et l'air s'échauffait sous la poussière.
Emma regardait de loin la carrière des hommes, avec des yeux qui cherchaient autre chose que des visages; elle voulait apercevoir des coquetteries, des regards, des allures; et cette assemblée rude lui parut hideuse. Elle avait la nostalgie d'un monde brillant et confus, d'un cérémonial de geste et de parole; ici tout tenait de la besogne et de l'habitude. Une vache, une charrette, un sifflet, des bottes, des plafonds de tornade, des expressions sèches de paysans résumaient pour elle l'humanité entière.
On arrivait à la place; des drapeaux étaient plantés, des estrades élevées, des bancs en des rangs; les comices agricoles commençaient. Le préfet fit un discours en long, qu'on écouta d'un air bonhomme; un ingénieur lut des rapports avec des chiffres et des pourcentages; des notables parlèrent avec emphase de la fécondité du sol, de la force hydraulique et de la mécanisation prochaine. Les têtes se penchaient, on échangeait des clins d'oeil, on commentait d'une voix basse les projets de loi; et quand on vint aux distributions des médailles et des rubans, une nuée d'applaudissements et de caquetages s'éleva.
Emma, jetée à l'arrière d'une file, cherchait à se frayer un passage pour mieux voir; mais des bras rustiques la repoussaient; un homme lui parla grossièrement; elle eut honte d'avoir voulu approcher, et se retira. L'excitation de la foule lui ôtait le sentiment délicat de la dignité; elle se sentait plus digne qu'eux, et cependant humiliée d'être extérieure à cette espèce de fête. Elle songeait qu'une cérémonie de salon aurait été plus à sa mesure: des toilettes, des compliments sophistiqués, des regards qui eussent fait battre son coeur.
Le dîner fut servi sous une tente; de longues plaques de bois, des nappes en papier, des verres de cristal grossier, des ruisseaux de bouillon, des morceaux de viande gras composèrent ce repas miraculeux. On mangea avec bruit, on but beaucoup, on chanta des chansons paysannes; on fit des toasts au département, à la prospérité, aux assembleurs de la foi publique. Même le curé y alla de sa voix, et dit quelques paroles patriotiques. Après le dîner, les discours recommencèrent; on voulut éterniser la journée par des longues allocutions et des cérémonies ennuyeuses.
La soirée se prolongea dehors, sous la lumière électrique qui jeta autour des têtes un éclat déjà assez blafard. Les femmes, alourdies de rubans, parlaient de commérages; les hommes poussaient le coude; quelques-uns dansaient maladroitement un quadrille entraîné par un petit orchestre de province. Emma, dédaigneuse, regardait tout cela comme un spectacle de bouffons; elle ne trouvait pas dans ces rustres pudeur ni distinction; et cependant elle eût voulu être regardée, complimentée, feindre d'être étonnée pour mieux paraître.
En traversant la foule, elle surprit un élève de l'école qui l'avait regardée autrefois avec admiration; leurs yeux se croisèrent, la reconnaissance fut aussitôt brisée par les adultes: on les pressa, on les sépara, et Emma ressentit une pointe d'irritation. Elle pensa alors à Léon, à ses promesses, à la douceur de ses paroles, et le souvenir fit monter dans sa gorge une légère chaleur; elle se sentit plus jeune, et pour un instant elle eut envie d'être coquette.
La nuit venue, le cortège s'éparpilla; des groupes s'en allèrent en chantant; on tirait des feux de Bengale; on lançait dans l'air des gerbes lumineuses qui tombaient en pluie; la poussière se mêlait à la poudre d'or; et, dans cette atmosphère confuse, Emma marchait, privée d'illustrations, sans rêve ni illusion. Elle rentra chez elle avec Charles, qui, tout content, répétait les petites choses ennuyeuses qui l'avaient amusé; elle l'écouta d'une oreille distraite, penséeuse, pensant à ses désirs encore sans nom.